La Forme de l’Eau

Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

C’est en 2011, lors d’un déjeuner de travail, avec l’auteur Daniel Kraus et Guillermo Del Toro qu’est née la genèse de La Forme de l’Eau. Le cinéaste mexicain expliquant à son collègue et co-auteur de la série animée Chasseurs de Trolls, qu’il a toujours désiré faire un film sur un homme amphibien. C’est pourquoi, le scénariste-réalisateur a un temps envisagé de réaliser un remake d’un de ses films préférés, l’excellent L’Étrange Créature du Lac Noir de Jack Arnold. C’est alors que Daniel Kraus lui partage son idée d’écrire un roman sur un concierge qui découvre une créature vivant dans le sous-sol d’une structure gouvernementale et qui la ramène vivre chez lui. D’un commun accord, et après quelques modifications, les deux hommes écrivent la nouvelle ensemble. Puis Guillermo Del Toro en achète les droits afin de le réadapter pour le cinéma en collaboration avec la scénariste Vanessa Taylor (Tous les espoirs sont permis, Divergente). C’est donc auréolé d’une solide réputation, nominé et récompensé par plusieurs prix (dont le Lion d’Or de la Mostra de Venise), que le dixième film du cinéaste sort sur les écrans. Un succès festivalier qui n’est pas sans rappeler ceux de deux précédents films de son auteur, L’Échine du Diable, puis Le Labyrinthe de Pan. Des notoriétés amplement mérités dont La Forme de l’Eau se présente comme le digne héritier.

La Forme de l’Eau c’est un peu le film miroir du Labyrinthe de Pan. Mais dont le reflet est un quelque peu déformé par les ondulations de l’eau. Car bien que les deux films se ressemblent en de nombreux points, notamment par la narration qui prend la forme d’un conte de fée moderne, les deux œuvres divergent dans l’intention de son auteur. Car si l’on pouvait reprocher une forme de manichéisme au Labyrinthe de Pan, le nouveau film de Del Toro prend lui une forme beaucoup plus contrasté. Fait rare au cinéma, le cinéaste ose même au premier plan de son film des personnages issues des minorités invisibles (handicap, couleur de peau, orientation sexuelle) et issues de la classe prolétarienne, que Del Toro va magnifier grâce à l’extrême bonté de leurs forts intérieurs. Des personnages, non pas choisis par discrimination positive, mais pour un enjeu scénaristique bien précis. Ces derniers étant mis aux bans de la société, tel des monstres et à l’image de la créature du film, par une aristocratie crasse et oppressante qui ne voit en eux que des rebuts tout juste bons à effectuer les bases besognes. Face à ces personnages, le scénariste-réalisateur installe l’archétype de l’oligarchie carriériste américaine au travers du Colonel Richard Strickland, le pendant du Capitaine Vidal dont il possède les mêmes caractéristique détestables. Mais là où le personnage interprété par Sergi López était traité avec une noirceur tétanisante très premier degré, le Colonel Richard Strickland est traité par moment avec une certaines forme de dérision. Car bien que celui-ci soit particulièrement violent physiquement et psychologiquement, le cinéaste n’hésite pas à effriter ce personnage par quelques touches de second degrés extérieures, afin de déstabiliser sa figure d’autorité (remplaçable par la hiérarchie). Par cette rupture de ton, Guillermo Del Toro supprime ainsi toute potentielle critique manichéiste, mais surtout à travers lui il se moque du paraître de la réussite américaine (travail, famille, patrie et religion).

En plaçant son histoire dans les années 60, le scénariste-réalisateur en profite pour installer son intrigue dans le contexte de la guerre froide. L’espionnage, la course à l’armement et à la technologie étant traité en filigrane du récit. Ce qui permet à Del Toro de glisser un personnage d’espion russe au sein du complexe gouvernemental, qui au contact d’Elisa va évoluer et ainsi se poser la question du libre arbitre et du choix. Une interrogation centrale au sein de La Forme de l’Eau, auquel chaque personnages doit faire face dans des proportions différentes, afin de s’affirmer face aux figures d’autorités et de la soit-disante norme sociétale qui leur est imposée. Chacun d’eux trouvant au fur et à mesure du récit, le courage et la force de s’émanciper en n’ayant plus peur de dire non face à l’oppresseur, faisant de la désobéissance bien plus qu’un devoir mais un acte profondément libérateur. Car c’est exactement ça la force de La Forme de l’Eau, un film salvateur dans le contexte actuel où la peur de l’autre et de la différence font leur retour du bâton. Au travers de ses personnages, dont Elisa est le porte-étendard, Guillermo Del Toro s’oppose à cela en brisant toutes formes de frontières en convoquant tous les versants de l’amour dans une bienveillance totalement assumée. Que ce soit au travers d’une des plus belles romances cinématographique, l’appel à la tolérance ou sa propre déclaration d’amour pour une certaine forme d’art, le cinéaste sollicite toutes nos émotions. C’est ainsi que pendant deux heures, on passe ainsi allègrement de l’émerveillement à la compassion et du rire aux larmes. Pour couronner le tout, La Forme de l’Eau jouit d’interprétations remarquables. La primeur revient bien évidemment à Sally Hawkins (Elisa Esposito) avec une extrême sincérité, dont chaque expression illumine son visage dans une joie totalement communicative. A l’image de son personnage, la comédienne influence le reste du casting qui se se met au diapason de son interprétation.

Si Le Labyrinthe de Pan était le film de la maturité pour son auteur, La Forme de l’Eau en est le paroxysme. Avec une réalisation empreint de lyrisme, le cinéaste navigue entre les genres en faisant appel à différentes formes d’art (la musique, le cinéma, la peinture, etc…), comme un vecteur de lien social, dont les forces évocatrices sont un langage universel qui ne résiste à aucune barrière. Pour ne rien gâcher, la sublime partition signé Alexandre Desplat s’accorde avec harmonie au magnifique travail photographique de Dan Laustsen, amplifiant la merveilleuse vision de Del Toro en une majestueuse symphonie aquatique aussi sensoriel que poétique. La Forme de l’Eau est une fable rafraîchissante aussi précieuse qu’unique. Une ode à l’art et à l’amour, émouvante et lumineuse, où Guillermo Del Toro transmet avec virtuosité son espoir en l’humanité.

RÉALISATION : Guillermo Del Toro
AVEC : Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkins, Octavia Spencer, Michael Stuhlbarg, Doug Jones, David Hewlett, Nick Searcy…
ORIGINE : États-Unis
GENRE : Fantastique, Drame, Romance
DATE DE SORTIE : 21 février 2018
DURÉE : 2h03
BANDE-ANNONCE

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