La Nuit a dévoré le Monde

RÉALISATION : Dominique Rocher
AVEC : Anders Danielsen Lie, Golshifteh Farahani, Denis Lavant, Sigrid Bouaziz, David Kammenos…
ORIGINE : France
GENRE : Fantastique
DATE DE SORTIE : 7 mars 2018
DURÉE : 1h34
BANDE-ANNONCE
SYNOPSIS : En se réveillant ce matin dans cet appartement où la veille encore la fête battait son plein Sam doit se rendre à l’évidence : il est tout seul et des morts vivants ont envahi les rues de Paris. Terrorisé, il va devoir se protéger et s’organiser pour continuer à vivre. Mais Sam est-il vraiment le seul survivant ?

Solitude

Somme nous actuellement en train de vivre un renouveau du cinéma de genre français ? C’est peut-être encore trop tôt pour le dire. Mais tel un résistant, celui-ci tente toujours de revenir à la vie face à la dictature de la nouvelle vague née dans les années 50. Chaque décennie voit sa poignée de cinéastes tenter, tant bien que mal, de réveiller d’entre les morts un cinéma hexagonale qui se complaît dans des propositions bien trop souvent mornes et répétitives. Bien que dans les années 2000, la vague des French Frayeurs a tenté sa chance de faire bouger les lignes avec un ton radical. Malheureusement, les critiques bien trop rigides et le public passif et moqueur ont balayés ces multiples essais d’un simple revers de la main, sans même leur donner la moindre once de chance. Et pourtant, même si certains de ces essais n’étaient clairement pas à la hauteur, ceux-ci étaient minoritaires face aux quelques pépites proposés qui démontraient déjà le potentiel talent de leurs auteurs respectifs. Mais il est possible que l’espoir soit à la portée de nos salles obscures, comme le prémisse d’un éventuel changement qui s’amorce. En l’espace d’une année, quelques propositions d’un autre cinéma ont vu le jour. Des projets montés au même moment sans concertations supposés, bien que certains de ces cinéastes se connaissent. Des films totalement différents, marquant le styles respectifs de leurs auteurs. Avec toutefois moins de rage, à des degrés diverses, comme s’ils avaient appris du rejet qu’ont connus leurs aînés. Tout d’abord, Grave de Julia Ducournau, puis Revenge de Coralie Fargeat, Les Garçons Sauvages de Bertrand Mandico, et enfin La Nuit a dévoré le Monde de Dominique Rocher. Adapté du roman éponyme de Pit Agarmen (pseudonyme et anagramme de l’écrivain Martin Page), le premier long-métrage de Dominique Rocher est certes un énième film de zombie, mais avec une approche radicalement différente de ce que les films de morts-vivants nous ont proposé depuis le débuts des années 2000, conjuguant cinéma d’auteur et cinéma de genre. Une marque de fabrique qui distingue cette potentielle nouvelle vague de « cinéastes genrés » français.

La Nuit a dévoré le Monde démarre très fort. En seulement cinq minutes, le cinéaste déploie tout le potentiel de son film : installation de l’intrigue, présentation complète du personnage principal, et précipitation de l’élément déclencheur. Le ton et les enjeux maintenant posés et identifiés, Dominique Rocher se préoccupe quasi intégralement que de son personnage dans une relation totalement intimiste. Il dissèque ainsi toute les facettes de la solitude et les incidences qu’elle provoque sur son Robinson Crusoé urbain : Sam (Anders Danielsen Lie). Maîtrisant les codes des différentes œuvres cinématographiques et vidéos-ludiques zombiesques, et profitant de leurs impacts dans la culture populaire, le cinéaste se débarrasse de tout déjà-vu superflu. C’est pourquoi, son personnage va très naturellement à l’essentiel et sait déjà à quel menace il a à faire et de quoi dépend sa survie. De de fait, on assiste à la progression du personnage dans un environnement qu’il explore petit à petit, à la manière d’un jeu vidéo, dans le but de devenir « le maître des lieux » très rapidement. Bien aidé par l’excellente implication de son comédien, le cinéaste jouit d’un interprète qui s’accapare totalement son personnage. Grace notamment au fait que Dominique Rocher a incorporé à son écriture des éléments de vie personnelle de son comédien au rôle. Ayant fait le conservatoire en percussion, la musique prend une place important dans le récit et un élément clé du du personnage joué par Anders Danielsen Lie. Dans la plus pur logique du sujet de la solitude, La Nuit a dévoré le Monde possède très peu de dialogue. C’est pourquoi, les éléments majeurs de l’intrigue sont explicités par l’image et par une interprétation qui se repose principalement sur une présence physique. Un challenge relevé avec panache par le comédien norvégien. Ses origines servant d’ailleurs le récit en apportant une dimension supplémentaire à ses pertes de repères en introduction du métrage. Les rares monologues ou dialogues du récit sont mûrement pensés selon la situation, et apportent un éventail de nuances et d’émotions. L’intrigue se déroulant sur une période de plusieurs mois, le changement de saison étant d’ailleurs visible à l’image, influe sur la psychologie du personnage. Pourtant misanthrope, voir même agoraphobe vu l’introduction, le personnage ne reste pas indemne face à la solitude qui devient pour lui la menace principale. Une insécurité bien pire que celle que la figure du zombie, que l’on voit finalement assez peu. Par conséquent, le personnage noue une relation de « quasi » amitié avec un zombie, piégé dans la cage d’un ascenseur. Un mort-vivant joué par le plus fidèle comédien de Leos CaraxDenis Lavant qui donne littéralement vie et émotion à la créature qu’il interprète. Une relation rappelle fortement celle entre Le Docteur Matthew « Frankenstein » Logan (Richard Liberty) et Bub le zombie (Sherman Howard) dans Le Jour des Morts-Vivants du regretté George A. Romero. Référence consciente ou involontaire de l’auteur ? Difficile à dire.

Cependant, l’excellent travail d’écriture de Dominique Rocher et ses co-scénaristes (Guillaume Lemans et Jérémie Guez), n’empêche pas au film de posséder quelques longueurs et baisse de rythme. Bien qu’on s’attache rapidement et facilement au personnage principal, cela n’empêche que notre attention se relâche épisodiquement. D’autant que l’arrivée du personnage de Sarah, interprété avec sobriété par Golshifteh Farahani, est très tardif. La « faute » peut-être à une mise-en-scène qui s’éloigne majoritairement des poncifs du genre pour minimiser la tension au maximum. Bien que la fraîcheur de la réalisation soit bénéfique sur de nombreux points, un meilleur équilibre sur les différences de ton aurait probablement été plus judicieux pour maintenir notre concentration de bout en bout. Néanmoins, cette mégarde n’entache pas notre plaisir pour ce premier long-métrage à la fois simple et attrayant d’un cinéaste en devenir. Le cinéma de genre français n’est pas mort, il ne fait que muter pour reprendre vie sous de nouvelle forme, et l’invasion recommence de nouveau.


La Nuit a dévoré le Monde est un long-métrage réussi qui rafraîchit un genre qui a pourtant envahit nos écrans : le film de zombie. Un premier film, pour un auteur à suivre.

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