Le Labyrinthe de Pan

RÉALISATION : Guillermo Del Toro
AVEC : Ivana Baquero, Sergi López, Doug Jones, Ariadna Gil, Maribel Verdú, Alex Angulo, Roger Casamajor…
ORIGINE : Espagne, Mexique
GENRE : Fantastique, Épouvante, Horreur
DATE DE SORTIE : 1 novembre 2006
DURÉE : 1h52
BANDE-ANNONCE
SYNOPSIS : Espagne, 1944. Fin de la guerre.
Carmen, récemment remariée, s’installe avec sa fille Ofelia chez son nouvel époux, le très autoritaire Vidal, capitaine de l’armée franquiste.
Alors que la jeune fille se fait difficilement à sa nouvelle vie, elle découvre près de la grande maison familiale un mystérieux labyrinthe. Pan, le gardien des lieux, une étrange créature magique et démoniaque, va lui révéler qu’elle n’est autre que la princesse disparue d’un royaume enchanté.
Afin de découvrir la vérité, Ofelia devra accomplir trois dangereuses épreuves, que rien ne l’a préparé à affronter…

L’apothéose

Le Labyrinthe de Pan est le projet le plus ancien de Guillermo Del Toro. Un concept qui a prit vingt ans pour éclore, et dont les premiers balbutiements figuraient sur un carnet avec des «griffonnages, d’idées, de dessins et d’éléments d’intrigues», selon les dires du cinéaste. Deuxième film réalisé en Espagne par Del Toro, cinq ans après l’excellent L’Échine du Diable, Le Labyrinthe de Pan en est à la fois la suite et l’ultime prolongation. Métrages à la croisée des genres entre drame historique et réflexion politique, les deux films se rejoignent sur de nombreux points en explorant les même thèmes sous forme d’allégorie. Des films parents, mettant au cœur de l’intrigue des enfants, dont l’innocence va s’effriter petit à petit face à la violence du monde adulte.

Si l’intrigue de L’Échine du Diable se plaçait à la fin de la guerre civile espagnole, le fantôme de la dictature franquiste hantait la pellicule sans être vraiment présent. En ce qui concerne Le Labyrinthe de Pan, le régime fasciste est cette fois-ci solidement installé, l’horreur se faisant ainsi beaucoup plus frontal. Celle-ci étant omniprésent du premier au dernier plan, sans aucune possibilité d’échappatoire. Ainsi l’imaginaire, solution d’évasion par excellence, est ici loin d’être idéalisé. Sous l’apparat d’un conte de fée, il devient le théâtre d’une quête initiatique pour le personnage central d’Ofelia (Ivana Baquero), où la noirceur et le danger est loin d’être absent. La prouesse du Labyrinthe de Pan réside dans son remarquable travail d’écriture, qui possède plusieurs niveaux de lecture et d’interprétation. Un tour de force de Del Toro qui propose ici son film le plus abouti. Ce dernier va jusqu’à abolir la frontière entre le réel et l’imaginaire en un tout cohérent. De cette manière, les deux univers s’imbriquent totalement et vont même jusqu’à se répondre mutuellement, pour in fine devenir une seule et même histoire, notamment au travers d’objets précis. Les trois épreuves d’Ofelia pour rejoindre le monde enchantée font ainsi constamment échos à l’action de Mercedes (Maribel Verdú) dans son aide aux résistants anarchistes, face au tyran Capitaine Vidal (Sergi López). D’ailleurs, pour la première fois dans sa filmographie, le cinéaste signale très clairement son penchant politique anarchiste, en mettant ces protagonistes radicaux face au régime franquiste. L’auteur mexicain n’hésite pas une seconde à mettre dans le même panier la religion et la bourgeoisie au côté du fascisme (comme l’Histoire là déjà montrée), incarné par le Capitaine Vidal (avec un Sergi López rarement aussi impressionnant), lors d’un dîner à l’ambiance particulièrement nauséabonde. Certes, on pourrait reprocher au personnage du Capitaine d’être manichéen, quand bien même la scène du rasage vient nuancer le propos, mais en même temps comment peut-on être un minimum complaisant ou défendre les idées d’un tel personnage… C’est d’ailleurs pour l’intransigeance de cette écriture que Sergi López a accepté le rôle, car à raison ce dernier trouvait «très bien que le film n’accorde aucune justification au fascisme». Guillermo Del Toro charge encore plus le personnage en y ajoutant la figure du patriarcat, dont il possède toutes les caractéristiques : misogynie, oppression, autoritarisme, violence, possession matériel, etc… Pour lutter face à lui, le cinéaste crée la figure d’opposition idéale au travers de Mercedes (interprété avec justesse par Maribel Verdú) dont la volonté et la force de caractère devient la modèle parfaite pour le personnage en pleine construction d’identité qu’est Ofelia. Au delà des épreuves, c’est son contact qui va l’aider à affirmer son libre arbitre et valider ses choix. C’est ainsi que, petit à petit, Ofelia devient une forme d’incarnation de la désobéissance au régime.

Fort heureusement, Guillermo Del Toro ne se contente pas seulement d’une écriture ambitieuse. Ce dernier valorise sa prose par un remarquable travail de mise en scène. Car si l’imaginaire et le monde réel se superpose idéalement dans l’écriture, la réalisation en est la principale preuve. Par de simple mouvement de caméra, voir dans un même plan, on glisse au côté d’Ofélia d’un monde à l’autre, dans une fluidité totale. Dans le même principe, la sublime photographie de Guillermo Navarro, en plus d’être un trésor pour les yeux, combine progressivement les différentes ambiances colorimétriques qui sont pourtant bien distincte entre les deux mondes. Car si le monde réel appartient à des couleurs froides et ternes, c’est l’exact opposé du monde imaginaire, qui à l’inverse, possède des couleurs vives et chaudes. Pour couronner le tout, le design sonore mais surtout la merveilleuse musique de Javier Navarete vient transcender la magie des images en une parfaite alchimie. Il en est d’ailleurs difficile d’oublier le timbre mélancolique de la magnifique berceuse de Mercedes, qui fait office de thème du film et de continuité de sonore.

Si l’histoire qui nous est contée, raconte l’affirmation du personnage d’Ofelia, il met également en lumière le parcours sensationnel de son auteur. Le Labyrinthe de Pan devenant ainsi le film de la maturité pour son auteur. Car au delà du fascinant caractère que représente sa réalisation, c’est bien sa direction artistique qui le propulse au rang de chef d’oeuvre. En effet, bien que les précédents film de Del Toro possèdent de nombreuses qualités visuels, Le Labyrinthe de Pan atteint lui la perfection. Fruit d’un travail de longue haleine, le cinéaste impose sa vision et son imaginaire idyllique. On peut donc à partir de lui, identifier très distinctement LE style Del Toro. Car bien qu’inspiré d’œuvres existantes (la plus clairement identifiée étant le tableau Saturne dévorant l’un de ses enfants de Francisco Goya), c’est à partir de ce film que les designs de chaque détails, chaque décors, chaque créatures, est né de l’esprit de Del Toro, se démarquant ainsi de ses références pourtant nombreuses. A l’image de l’ogre Pale Man (Doug Jones), Guillermo Del Toro a cette fois-ci mangé et digéré ses influences pour s’affirmer en tant qu’auteur à part entière. Chapeau bas l’artiste !


Le Labyrinthe de Pan, en plus d’être un chef d’oeuvre complet, est la pierre angulaire de la filmographie de Guillermo Del Toro. Avec ce métrage, il y a très nettement un avant et un après dans le parcours du cinéaste mexicain. Celui-ci étant un véritable laboratoire visuel et créatif, qui va reconstruire l’approche graphique et l’univers déjà foisonnant du scénariste-réalisateur, dont les films suivant vont tous bénéficier de cette remarquable expérience.

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