L’Échine du Diable

RÉALISATION : Guillermo Del Toro
AVEC : Marisa Paredes, Eduardo Noriega, Federico Luppi, Fernando Tielve, Íñigo Garcés, José Manuel Lorenzo, Irene Visedo, Junio Valverde…
ORIGINE : Espagne, Mexique
GENRE : Épouvante, Horreur, Drame
DATE DE SORTIE : 8 mai 2002
DURÉE : 1h47
BANDE-ANNONCE
SYNOPSIS : En Espagne, durant la guerre civile, Carlos, un garçon de douze ans dont le père est décédé, débarque à Santa Lucia, un établissement catholique pour orphelins. Il est remis au bons soins de Carmen, la directrice, et du professeur Casares. Mais il doit faire face à l’hostilité de ses camarades et de Jacinto, l’homme à tout faire. Par ailleurs, ce lieu hostile dissimule derrière ses murs deux secrets : l’or de la cause républicaine, et le fantôme d’un enfant qui hante le sous-sol.
Carlos aperçoit dès la première nuit cet esprit errant et s’efforce de communiquer avec lui par tous les moyens. Le petit orphelin découvre très vite que ce spectre n’est autre que celui de Santi, un ancien pensionnaire de Santa Lucia disparu dans de mystérieuses circonstances.

Les fantômes du passé

Alors qu’il devait préparer Blade 2, après avoir terminé Mimic, Guillermo Del Toro ressent le besoin de tourner un film plus personnel afin d’évacuer sa mauvaise première expérience américaine dans le but de mieux rebondir ensuite. Une thérapie qui va permettre au cinéaste américain de réaliser l’un des plus beaux et des plus puissants films de sa carrière, le sublime L’Échine du Diable. Premier film de Del Toro tourné en Espagne avec à la production l’un des meilleurs cinéastes espagnols et dénicheur de talents : Pedro Almodóvar. Majoritairement scénariste de ses films, Guillermo Del Toro est cette fois-ci accompagné par deux critiques espagnols, Antonio Trashorras et David Muñoz, pour probablement contribuer à l’apport historique du récit. Inspiré de la littérature gothique anglo-saxonne et des ses souvenirs de jeunesse (la légende du fantôme Santi dans la ville mexicaine de Chapala), L’Échine du Diable jouit d’une richesse narrative à la croisée des genres dont le contenu est intensément dense. Ce n’est d’ailleurs pas anodin si celui-ci a remporté les trois prix au festival de Gérardmer en 2002 (Prix du jury, Prix de la critique internationale et Prix du jury jeunes de la région Lorraine).

La principale force de L’Échine du Diable réside dans la construction de ses personnages, tous brisés à différentes échelles par la terrible guerre civile espagnole. Ces personnages au parcours et aux origines différentes se retrouvent tous réunis au sein d’un orphelinat en plein milieux du désert ibérique, sans âme qui vive autour d’eux. Un huit clos à ciel ouvert où une bombe est lâché dès les premières minutes du film, dont l’allégorie est personnifié au travers du violent Jacinto (Eduardo Noriega). Une bombe à retardement qui va briser tôt ou tard cette illusion de sécurité qu’est supposé être l’orphelinat. Dès lors, le parcours des personnages va évoluer mettant en relief leurs blessures internes et ce qu’ils ont perdus avec cette guerre, dont la figure du fantôme de Santi (Junio Valverde) en est la représentation métaphorique. Ainsi, L’Échine du Diable bouscule nos idées préconçues ainsi que nos attentes de spectateurs selon les codes du genre. On retrouve ce procédé également dans l‘évolution des relation entre les personnages. Carlos (Fernando Tielve) et Jaime (Íñigo Garcés) basculant de l’inimitié à l’amitié, la relation de confiance s’installant au fur et à mesure de multiples péripéties. A contrario, la relation amoureuse de Jacinto et Conchita (Irene Visedo) suit le chemin totalement inverse, car consumé par l’avidité du premier nommé. Ou encore le désir ancien de relation amoureuse entre Carmen (Marisa Paredes) et Casares (Federico Luppi) qui bloqué par les non-dits est resté figé tel un vestige du passé, dont le souvenir douloureux a créé de nombreux regrets. Ces multiples développements font de L’Échine du Diable un récit à plusieurs degrés de lecture. Un récit fantastique dont la teneur historique et politique met en lumière le vrai de monstre de son histoire : l’homme. Tout comme pour son premier film Cronos, le monstre n’est autre que le témoin du mal. 

Pour emballer cette oeuvre protéiforme, le cinéaste mexicain ne fait pas dans la demi-mesure et convoque la métaphore jusque dans les moindres détails de l’image. La photographie ocre, très expressionniste, de Guillermo Navarro ajoute une atmosphère étouffante à l’aridité des décors. Cette couleur évoquant également l’ambre, comme si L’Échine du Diable était un fossile de cette époque, dont les générations actuelles sont encore meurtris. Une couleur qu’on retrouve d’ailleurs dans n’importe quel détails du film, du plus anodin au plus notable. L’aspect poupée de porcelaine du fantôme de Santi dont la meurtrissure apparente est le vestige de la fin de sa vie et de la perte de son innocence d’enfant. De la plus la caméra de Del Toro s’immisce dans les moindres recoins du décors, montrant tantôt l’intimité des différents protagonistes ou nous mettant dans la peau des personnages comme si on vivait leurs angoisses et autres ressenti à travers eux. Bien que quelques longueurs subsistent, L’Échine du Diable bénéficie de l’étonnante prestations de ses interprètes (petits et grands) pour nous maintenir à flot, ce qui n’enlève rien au talent de son auteur. Au contraire même, car la démarche très personnel et intimiste de Del Toro vient ainsi souligné la sincérité de ses comédien-ne-s afin de faire son film, une oeuvre certes pessimiste mais hautement sensoriel.


A la fois sublime, poétique et terriblement pessimiste, Guillermo Del Toro ravive les fantômes du passé pour témoigner que le pire des monstres n’est autre que l’homme.

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