Le cycle Poe-Corman

Edgar Allan Poe est connu pour être l’une des principales figures du romantisme littéraire. Son oeuvre demeure toujours essentielle, celle-ci ayant une influence significative dans la littérature, la musique et le cinéma. Plusieurs de ses écrits ont à ce titre été adaptés au cinéma et à la télévision, ou bien mentionnés comme références. Parmi ses adaptations, un cinéaste s’est clairement distingés des autres, de part son travail prolifique et sa vision d’auteur, quitte à prendre quelques libertés par rapport aux écrits. Il s’agit du réalisateur américain Roger Corman. C’est d’ailleurs grâce à ce cycle de huit films (même si l’un d’eux est en réalité une adaptation de Howard Philip Lovecraft) que le réalisateur s’est essentiellement fait connaître en Europe. Certains des films de ce cycle étant régulièrement diffusé lors des rétrospectives consacrés aux réalisateurs que ce soit dans des festivals (comme ce fut le cas en 2009 au FEFFS à Strasbourg, ou l’année dernière lors de sa venue au FID de Marseille) ou à la télévision (en mars 2012 sur Arte).

Car cet habile cinéaste de la débrouille va se servir de son expérience sur ses films fauchés pour les transcender au travers de cette série de films, produit par le studio AIP (American International Pictures). La société de production américaine séduite par le premier projet de ce cycle, La Chute de la Maison Usher, va lui octroyer un budget beaucoup plus important que d’habitude, aussi bien pour le studio que pour le réalisateur. Dès son annonce, l’AIP considère ce film comme étant « le film le plus ambitieux de la compagnie à ce jour ». A juste titre, car celui-ci est le premier film tourné en couleur et en cinémascope du studio, ce qui a permit de sublimer les décors qui était déjà particulièrement imposant. Malgré quelques critiques de presse assassines à sa sortie (notamment de la part d’Eugene Archer du New York Times), le film ayant eu un succès commercial important (1 450 000 $ au box office nord américain pour un budget de 300 000 $), le studio a donc décidé de financer d’autres films basés sur les écrits de Edgar Allan Poe. C’est ainsi que le cycle Poe-Corman est né entre 1960 et 1965, bien que les films soient sorties en France sur une période s’étalant de 1964 à 1972.

Mais cette série de films n’aurait peut-être pas atteint cette immense dimension si Roger Corman ne s’était pas aussi bien entouré. Car aussi bien devant, que derrière la caméra, le staff technique et artistique est particulièrement impressionnant. Cette équipe est un savoureux mélange, entre auteurs confirmés et artistes devenir. C’est d’ailleurs l’une des facettes qui fait que Roger Corman est un cinéaste important, en plus d’être un dénicheur de talent. On retrouve notamment à l’écriture des scénarios des auteurs réputés comme Richard Matheson (Je suis une légende, L’homme qui rétrécit) et Charles Beaumont (Plaque tournante, Les Intrus). Même certains futurs réalisateurs ont fait leurs premiers pas à différents postes techniques. C’est le cas notamment de Francis Ford Coppola (la trilogie Le Parrain) qui a travaillé sur L’Enterré Vivant, en tant qu’assistant réalisateur, et La Malédiction d’Arkham ou encore de Nicolas Roeg (L’homme qui venait d’ailleurs) qui a été directeur de la photographie sur Le Masque de la Mort Rouge. Mais c’est surtout devant la caméra qu’on retrouve le plus de grand nom. Tout d’abord, comment ne pas citer l’acteur emblématique de films d’horreur qu »est Vincent Price (L’Homme au Masque de Cire), tête d’affiche de la quasi totalité des huit films de ce cycle (hormis L’Enterré Vivant). Au travers de ce cycle, on retrouve entre autre au casting la diva du cinéma d’épouvante italien Barbara Steele (Le Masque du Démon), Hazel Court (Frankenstein s’est échappé), Peter Lorre (M le Maudit), Basil Rathbone (Sherlock Holmes), Debra Paget (Le Tigre du Bengale), Boris Karloff (Frankenstein) et Jack Nicholson (Shining). On peut difficilement faire plus prestigieux. 

En ce début des années 60, cette « saga » qui a surfé sur la vague et l’âge d’or du cinéma gothique de la Hammer, Roger Corman atteint le sommet de son art et influença ainsi une multitude de cinéastes, dont les réalisateurs des célèbres giallis Mario Bava et Dario Argento. Mais également un certais Tim Burton, dont le cycle sera une des influences majeures (avec les films de la Hammer) pour son film Sleepy Hollow. Tout ceci fait du cycle Poe-Corman une oeuvre majeure et un monument du cinéma gothique et horrifique. Après les films de Corman, le studio AIP a produit quatre autres films tirés, de près ou de loin, de l’oeuvre de Poe pour tenter de prolonger le cycle. Tout d’abord avec La Cité sous la Mer réalisé par Jacques Tourneur (La Féline), en 1965. Puis, Le Grand Inquisiteur réalisé par Michael Reeves, en 1968. Et enfin, Le Cercueil Vivant et Double Assassinat dans la Rue Morgue, tout deux réalisés par Gordon Hessler, en 1969 et 1971. On retrouve d’ailleurs dans les trois premiers cités Vincent Price au casting, dont un où il est accompagné d’une autre icone du cinéma gothique horrifique : Christopher Lee.


La Chute de la Maison Usher

RÉALISATION : Roger Corman
AVEC : Vincent Price, Mark Damon, Myrna Fahey, Harry Ellerbe, David Andar, Bill Forzage, Mike Jordor…
ORIGINE : États-Unis
GENRE : Fantastique, Épouvante, Horreur
DATE DE SORTIE : 11 mars 1964
DURÉE : 1h25
BANDE-ANNONCE
SYNOPSIS : Régnant en maître sur la lugubre demeure Usher avec sa sœur Madeline, Roderick Usher est un personnage étrange et inquiétant. Ses sens sont si sensibles que le moindre bruit, la moindre odeur ou le moindre contact furtif, lui provoquent des douleurs atroces. Lorsque Philip Winthrop vient rejoindre Madeline afin de l’épouser, Roderick voit d’un mauvais œil cette union. Pour Philip, il devient évident que, la maison n’est pas une simple demeure… c’est aussi une tombe !

Sorti en France un peu moins de quatre ans après sa sortie américaine, La Chute de la Maison Usher est le premier long-métrage de Roger Corman consacré à l’auteur Edgar Allan Poe. Tourné en quinze jours, le film est un huit clos quasi constant avec seulement seulement quatre personnages au cœur de l’intrigue. Bien que le métrage diffère de la nouvelle sur quatre point précis, La Chute de la Maison Usher est considérée, à juste titre, comme une des plus illustres adaptations de la nouvelle éponyme. A l’image de la nouvelle, la lugubre demeure est un personnage à part entière. C’est pourquoi Roger Corman en film le moindre aspect, du décor le plus anecdotique jusqu’au détail le plus significatif.  Car cette immense maison est une allégorie de l’histoire de la famille Usher et de sa tragique destinée. L’étrange maladie (ou plutôt l’hypocondrie) et l’attachement anormale de Roderick Usher (Vincent Price) pour sa sœur, Madeline (Myrna Fahey), dissimule cette folie dans un mal profond où les non-dits règnent en maître. Un lourd secret dont les clés seront donnés au travers d’un cauchemar psychédélique particulièrement élégant. Le travail des couleurs et le superbe scope venant apporter une certaine valeure ajoutée à cette ambiance pesante qui ne quitte jamais le métrage. Scénarisé par l’auteur talentueux qu’est Richard Matheson, le script bénéficie d’une prose dont les dialogues particulièrement lyriques est une véritable offrande pour leurs interprètes respectifs. Ces derniers exploitent ainsi tout le potentiel de leurs personnages jusqu’au climax dont la démesure devient le théâtre de la terreur. Une telle réussite devait donc logiquement ouvrir les portes du cycle Poe-Corman.


La Chambre des Tortures

RÉALISATION : Roger Corman
AVEC : Anthony Carbone, Larry Turner, Vincent Price, Barbara Steele, John Kerr, Luana Anders, Patrick Westwood…
ORIGINE : États-Unis
GENRE : Fantastique, Thriller, Épouvante, Horreur
DATE DE SORTIE : 9 juin 1965
DURÉE : 1h20
BANDE-ANNONCE
SYNOPSIS : Hanté par d’horribles souvenirs d’enfance, Nicholas Medina, fils du plus célèbre assassin de l’inquisition espagnole, est au bord de la folie. Mais quand sa femme infidèle feint d’être morte pour le pousser au pire, elle apprend à ses dépends le sens du mot «trahison». Car l’homme qu’elle veut détruire n’est pas seulement son juge et son jury… il est aussi son bourreau !

Suite au succès de La Chute de la Maison Usher, la machine est lancée et La Chambre des Tortures voit le jour. Cette fois-ci, il a fallu trois ans d’écart entre la sortie américaine et française. Roger Corman et Richard Matheson reprennent les bases qui ont fait le succès du film précédent pour les transformer au style narratif de type « thriller policier » qui se dégage de La Chambres des Tortures. De ce fait, le rythme monte crescendo de l’ouverture jusqu’au dénouement de l’intrigue, là où La Chute de la Maison Usher était plus lent et plus statique. Tout le scénario étant écrit autour de ce dernier acte, l’écriture des personnages est ainsi moins rigoureuse, hormis dans son introduction. Le personnage de Nicholas Medina (Vincent Price) étant le plus écrit, cela laisse moins de place aux autres personnages pour exister et encore moins pour leurs interprètes de briller. Malheureusement, celui qui en pâti le plus est John Kerr. Son personnage, Francis Barnard, qui est supposé être l’antagoniste de Nicholas Medina doit impérativement faire jeu égal avec lui, cependant ce n’est jamais le cas et leur opposition est ainsi rapidement caduc. Fort heureusement, c’est dans le point culminant qu’est le dernier acte que réside la force du film, celui-ci étant l’intégralité de l’action de la nouvelle de Poe, et l’entrée en scène du personnage interprété par Barbara Steele. L’interprétation de la comédienne crève l’écran et vient littéralement dynamiter le récit. C’est d’ailleurs à ce moment que la mise en scène de Roger Corman devient grandiose et fantasmagorique. Cette fulgurance visuelle soudaine offre des plans dont la poésie macabre est immortalisée à jamais et que Poe lui-même n’aurait pas renié. 


L’Enterré Vivant

RÉALISATION : Roger Corman
AVEC : Ray Milland, Hazel Court, Richard Ney, Heather Angel, Alan Naspier, John Dierkes, Dick Miller…
ORIGINE : États-Unis
GENRE : Épouvante, Horreur
DATE DE SORTIE : 2 octobre 1968
DURÉE : 1h21
BANDE-ANNONCE
SYNOPSIS : Guy Carrel, médecin, est obsédé par la crainte d’être enterré vivant. Dans sa psychose, il se fait ériger son propre tombeau. Se croyant à l’abri de ses phobies morbides, il épouse Emily, Laquelle n’a d’autre but funeste que de s’emparer de sa fortune. Passé à tout pour mort, sa plus macabre hantise devient réalité. Il est enterré vivant ! Jusqu’à ce que des pilleurs de tombes l’extraient de son caveau. Sa vengeance sera alors implacable… !

Après les succès de ses deux premiers films consacrés à Edgar Allan Poe, Roger Corman souhaite faire le troisième avec un autre studio : Pathé, une compagnie avec qui l’AIP à l’habitude de travailler. Corman voulait à nouveau diriger Vincent Price, mais ce dernier étant sous contrat exclusif avec l’AIP, il engagea Ray Milland pour le premier rôle. Tout se passe bien jusqu’au premier jour de tournage, où à la grand surprise de Roger Corman, les producteurs de l’AIP débarquent (James H. Nicholson et Sam Arkoff). Ces derniers lui signalent avoir repris le projet à Pathé, après quelques menaces «commerciales» auprès du studio français… A l’écriture du scénario, Richard Matheson a laissé sa place a son principal collègue de la série fantastique à succès qu’est La Quatrième Dimension, à savoir Charles Beaumont. Ce dernier faisant du monologue de la nouvelle d’un narrateur sans nom, un thriller paranoïaque avec plusieurs personnages dans la veine des films de la Hammer. De ce fait, l’occasion était trop belle pour amener une transfuge du studio britannique en la personne de Hazel Court, qui marquera le cycle Poe-Corman à trois reprises (L’Enterré Vivant, Le Corbeau, Le Masque de la Mort Rouge). A la manière de La Chambre des Tortures, L’Enterré Vivant est extrêmement bavard ce qui fait corps avec l’esprit de la nouvelle. Cela permet à Roger Corman et Charles Beaumont de traiter au mieux de la catalepsie, dont souffre le personnage de Guy Carrel (Ray Milland) mais aussi de sa taphophobie avec beaucoup d’explicatif. Ainsi, on décèle dans toute la phase de développement deux scènes particulièrement marquantes, autant dans son écriture que dans sa mise en scène. La première étant une scène où la démesure de Guy Carell lui fait construire un caveau avec divers systèmes pour pouvoir sortir de celui-ci s’il était enterré vivant, sous les regards médusés de sa femme Emily Gault (Hazel Court) et du Docteur Miles Archer (Richard Ney). La deuxième scène étant le pendant inverse de la première, celle d’un cauchemar psychédélique et anxiogène où Guy Carell se retrouve devant le fait redouté «sans porte de sortie». Bien que l’absence de Vincent Price peut paraître de prime abord handicapante, car il est impossible de le dissocier de ce cycle, son remplacement par Ray Milland ne fait pas défaut au métrage. Ce dernier ayant repris certains gimmick de Vincent Price en se les réappropriant d’une façon peut-être moins théâtrale. Le reste du quatuor principal n’est pas en reste jusque dans le dernier acte où tout bascule et où les positions de force s’inversent dans un final extrêmement morbide.


L’Empire de la Terreur

RÉALISATION : Roger Corman
AVEC : Vincent Price, Maggie Pierce, Leona Gage, Peter Lorre, Joyce Jameson, Basil Rathbone, Debra Paget…
ORIGINE : États-Unis
GENRE : Épouvante, Horreur, Film à sketches
DATE DE SORTIE : 12 avril 1972
DURÉE : 1h29
BANDE-ANNONCE
SYNOPSIS : Dans Morella, un homme est hanté par l’esprit démoniaque de son épouse. Dans Le Chat Noir, deux amants sont enterrés vivants par un mari jaloux. Et dans Le Cas de M. Valdemar, un sorcier subit les conséquences du sort diabolique qu’il a lancé à un jeune homme innocent.

L’Empire de la Terreur se distingue au sein du cycle Poe-Corman car celui-ci est réalisé sous la forme d’un film à sketches segmenté en trois histoires : Morella, Le Chat Noir, et Le Cas de M. Valdemar. L’Empire de la Terreur marque le retour de Richard Matheson à l’écriture et de Vincent Price qui apparaît dans les trois segments du métrage. Le premier est consacré à la nouvelle Morella et son histoire éminemment tragique. Pour l’adapter, le tandem Matheson-Corman met volontairement en retrait l’aspect et le destin funeste du récit pour aller à l’essentiel en se focalisant sur la terreur, comme le titre du film l’indique. Bien que la teneur tragique de la nouvelle est atténuée, Corman rattrape celle-ci par des effets visuels spectaculaires. Pour couronner le tout, le cinéaste reprend les terrifiants décors de La Chute de la Maison Usher ainsi que quelques plans pour mettre en valeur son rebondissement final terriblement endiablé. Place au Chat Noir et son ambiance particulière, où Vincent Price fait face à un autre monstre sacré en la personne de Peter Lorre. L’originalité de ce segment réside dans son humour distillé, ça et là, à la manière d’un vaudeville (notamment sur les séquences avec le fameux chat noir). De premier abord, ce choix peut paraître improbable mais la prestation et l’écriture du personnage de pilier de taverne incarné par Peter Lorre justifie tout à fait ce parti pris et apporte un bol d’air rafraîchissant entre deux histoires particulièrement sombre. Bien que celle-ci propose tout de même, à l’image de la nouvelle même si l’histoire est très différente, un destin éminemment funeste qui prend une tournure à l’humour noir singulièrement jouissif. Mention spéciale à une séquence œnologique, inventé pour l’occasion tout en faisant référence à la nouvelle La Barrique d’Amontillado, entre Vincent Price et Peter Lorre délicieusement drôle et culte. Pour conclure L’Empire de la Terreur de la meilleure des manières, Matheson-Corman glissent tout deux dans l’horreur la plus totale en adaptant la nouvelle La Vérité sur le cas de M. Valdemar. Après l’immense face à face Price-Lorre, un autre grand face à face vient le sustenter, Vincent Price face à Basil Rathbone dans une histoire purement fantastique avec pour thème l’hypnose sur une personne en fin de vie à cause d’une grave maladie : M. Valdemar. A l’image de L’Enterré Vivant, les enjeux du Cas de M. Valdemar consiste en des positions de force dont le final verra un basculement de celle-ci qui s’achèvera brusquement dans l’abomination la plus radicale, grâce à un maquillage du plus «bel» effet qui à failli laisser des séquelles à Vincent Price plus investi que jamais.


Le Corbeau

RÉALISATION : Roger Corman
AVEC : Vincent Price, Peter Lorre, Boris Karloff, Hazel Court, Jack Nicholson, Olive Sturgess, Connie Wallace…
ORIGINE : États-Unis
GENRE : Fantastique, Épouvante, Horreur
DATE DE SORTIE : 13 novembre 1968
DURÉE : 1h26
BANDE-ANNONCE
SYNOPSIS : Au XVe siècle en Angleterre, le puissant magicien Docteur Craven, qui vit retire depuis la mort de sa femme, reçoit la visite d’un étrange corbeau… Il découvre rapidement qu’il s’agit en fait de son confère Bedlo, transformé en volatile par le redoutable sorcier Scarabus. Les deux magiciens décident alors de se venger et se rendent chez leur ennemi pour l’affronter…

Si le segment du Chat Noir, dans L’Empire de la Terreur gardait «le fil conducteur» de la nouvelle dans son adaptation, Le Corbeau, lui s’en affranchit totalement. Très satisfaits du ton humoristique qu’ils ont apportés pour Le Chat Noir, le duo Corman-Matheson a décidé pour leur dernière collaboration sur ce cycle de lâcher totalement les vannes en abandonnant totalement la terreur au profit d’une pure comédie fantastique. Certes ce parti pris a de quoi déstabiliser et rebuter n’importe quel fan de Edgar Allan Poe, mais au fur et à mesure des minutes notre hermétisme est mis à rude épreuve et la bonne humeur communicative du casting cinq étoiles (Vincent Price, Peter Lorre, Boris Karloff, Hazel Court, Jack Nicholsonet leur approche burlesque à vite raison de nous. On ne rit pas du film mais on rit avec lui. Le Corbeau enchaîne les séquences entre le comique du situation et la parodie du genre dans une alchimique alternance. En lâchant la bride du texte de Poe et en faisant la part belle à l’improvisation des comédiens quitte à perturber les habitudes de Boris Karloff pour le pousser dans ses derniers retranchement, Corman y gagne dans la virtuosité de sa mise-en-scène dont le paroxysme est atteint dans un final où la magie est aussi bien devant que derrière la caméra. Richard Matheson et Roger Corman se quittent ainsi avec un feu d’artifice, certes déstabilisant à bien des égards, mais libérateur.


La Malédiction d’Arkham

RÉALISATION : Roger Corman
AVEC : Vincent Price, Debra Paget, Frank Maxwell, Lon Chaney Jr., Leo Gordon, Elisha Cook Jr., John Dierkes…
ORIGINE : États-Unis
GENRE : Épouvante, Horreur
DATE DE SORTIE : 3 juin 1970
DURÉE : 1h27
BANDE-ANNONCE
SYNOPSIS : Charles Dexter Ward arrive avec sa femme au village d’Arkham pour visiter le manoir dont il vient d’hériter et qui était la propriété de son arrière-grand-père, sataniste convaincu qui jeta une malédiction sur les villageois qui l’avaient condamné au bûcher. Charles doit faire face à l’hostilité des villageois sur lesquelles la malédiction fait toujours des ravages. Désormais possédé par l’esprit de son ancêtre, Charles reprend la malédiction à son compte dans un esprit de vengeance maléfique. 

Inséré par filouterie totale dans le cycle Poe-Corman par le studio AIP, et contre l’avis de Roger Corman, La Malédiction d’Arkham est bel et bien une adaptation Lovecraftienne. C’est d’ailleurs le premier film adapté sur les écrits de Lovecraft. Nommé sur le marché international The Haunted Palace (en français : Le Palais Hanté), nom d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe, le film s’ouvre et/ou se referme sur une citation de la dite nouvelle, à la manière des autres films du cycle. Basé sur la nouvelle L’Affaire Charles Dexter Ward, le film fait référence de façon globale à l’oeuvre d’Howard Philip Lovecraft. Tout d’abord, comme le titre l’indique l’action du film se situe dans la ville fictive d’Arkham, bien que la nouvelle se passe entre Providence, Sale, Pawtuxet et même l’Europe. Toutes personnes connaissant un tant soit peu l’univers de l’auteur de Providence, à déjà entendu parler des mythes des grands anciens et du fameux livre des morts écrit par l’arabe fou Abdul al-Hazred : le Necronomicon, auquel le film fait de nombreuses références. Avec ce métrage, Roger Corman renoue avec un ton nettement plus sérieux, et avec le retour de Charles Beaumont au scénario, la parenthèse comique du Chat Noir et du Corbeau étant mise définitivement aux oubliettes. Le script de Charles Beaumont reprend les grandes lignes de la nouvelle en faisant un bon de cent ans après une introduction qui bascule très vite dans l’horreur. Suite à cette mise en bouche qui annonce la couleur, qui elle n’est pas tombé du ciel, le scénariste prend le temps de traiter sa longue exposition, dont le combat intérieur de Charles Dexter Ward (Vincent Price) pour garder sa raison et son esprit, est le cœur du récit. La ville brumeuse, l’identité visuelle choisie par le directeur photo Floyd Crosby ainsi que l’ambiance générale du récit rappelle fortement une autre nouvelle Lovecraftienne, celle du Cauchemar d’Innsmouth qui amplifie le climat de terreur et fait monter la pression jusqu’au climax, qui prend des allures bien plus baroques que gothiques. Un choix esthétique globale qui a probablement fortement inspiré, quelques années plus tard, le réalisateur Stuart Gordon pour sa propre adaptation du Cauchemar d’Innsmouth, sous le nom de Dagon


Le Masque de la Mort Rouge

RÉALISATION : Roger Corman
AVEC : Vincent Price, Hazel Court, Jane Asher, David Weston, Skip Martin, Robert Brown, Julian Burton…
ORIGINE : États-Unis, Royaume-Uni
GENRE : Épouvante, Horreur
DATE DE SORTIE : 8 octobre 1969
DURÉE : 1h29
BANDE-ANNONCE
SYNOPSIS : Mort et désolation règnent sur le château du Prince Prospero. Ce dernier justifie son comportement satanique par sa soumission au Diable en personne ! Prospero convie au château un certains nombre de personnalités éminentes afin de se protéger contre la menace de la Mort Rouge. Il organise un bal masqué pour ses hôtes au cours duquel il découvre qu’un mystérieux étranger, porteur d’une cape rouge, s’est glissé parmi les invités. Prospero est persuadé qu’il va enfin se trouver face à Satan, son maître, mais l’identité du mystérieux inconnu cache une vérité plus effroyable encore…

Initialement souhaité pour être le deuxième film du cycle, Le Masque de la Mort Rouge a été repoussé à cause du film de Ingmar Bergman, Le Septième Sceau, que Roger Corman considérait comme similaire. Délocalisé en Angleterre suite à la co-production avec le studio britannique Anglo-Amalgamated, le tournage s’est effectué en cinq semaines. Le Masque de la Mort Rouge se démarque totalement des autres films du cycle pour son approche esthétique. A l’image du texte de Poe, toute l’importance du récit réside dans la profondeur de la palette des couleurs qui sert une pure démarche allégorique. Le scénario de Charles Beaumont étoffe la prose de Poe en la densifiant avec beaucoup de classe. D’ailleurs, il incorpore au film le personnage de Hop-Frog (Quasimodo en VF), issu de la nouvelle éponyme de Poe pour y apporter une intrigue secondaire qui se mêle parfaitement avec le récit. Le script abouti de Charles Beaumont, ainsi que la récupération des décors somptueux du film Becket de Peter Glenville, sont servi sur un plateau d’argent à Roger Corman et son directeur photo, Nicolas Roeg, ce qui leur permet de transcender l’oeuvre de Poe dans une maestria totalement hallucinatoire. Que ce soit la visite des différentes pièces aux atmosphères chromatiques différentes, une incantation onirique et psychédélique à l’issue fatale ou encore une danse macabre aux allures baroques, Le Masque de la Mort Rouge est un immense théâtre grandiloquent. Face aux forces des images, Charles Beaumont y ajoute le poids des mots lourd de sens, dont la dernière réplique sonne le baisser de rideau dans un memento mori qui nous ramène à notre simple condition humaine et ceux quelques soit notre rang social. Ainsi passe la gloire du monde…


La Tombe de Ligeia

RÉALISATION : Roger Corman
AVEC : Vincent Price, Elizabeth Shepherd, John Westbrook, Derek Francis, Richard Vernon, Ronald Adam, Denis Gilmore…
ORIGINE : États-Unis, Royaume-Uni
GENRE : Épouvante, Horreur, Drame, Thriller
DATE DE SORTIE : 18 décembre 1968
DURÉE : 1h21
BANDE-ANNONCE
SYNOPSIS : Plusieurs années après avoir enterré sa femme Ligeia, Verden Fell rencontre et épouse Lady Rowena. Malgré ce mariage, il reste obsédé par sa première femme et attend son retour prochain. La vie avec sa nouvelle épouse démarre sous les meilleurs auspices jusqu’à leur retour à l’abbaye où Verden retombe dans ses sombres habitudes. Verden continue à vivre reclus dans une aile de son abbaye en ruine avec son serviteur Kenrick comme seul occupant. Le souvenir de Ligeia le hante toujours de même que sa promesse qu’elle ne mourrait jamais.

La Tombe de Ligeia est la dernière incursion de Roger Corman dans l’univers d’Edgar Allan Poe et probablement le film le plus proche des production Hammer. Pour ce métrage, Roger Corman a pour la première fois tourné dans des décors extérieurs. Il profite ainsi des superbes paysages naturels anglais, avec entre autre, les magnifiques ruines du prieuré du château d’Acre, ou encore le célèbre monument mégalithique de Stonehenge. L’authenticité de ces lieux embellie ainsi la mélancolie et le romantisme qui émane du texte Ligeia, dont Robert Towne a gardé l’essence dans son script. Le travail de l’image de Roger Corman et son directeur photo, Arthur Grant, va d’ailleurs dans ce sens avec une nette dominance des gris qui renchérie cette ambiance gothique. Mais ce qui frappe le plus dans La Tombe de Ligeia c’est qu’il est à la fois une véritable synthèse du cycle Poe-Corman de par ses thèmes qu’il aborde, tout en étant la conclusion idéale bien qu’inégale. La fascination morbide de la mort, la folie et l’amour sont des thèmes constant du cycle et voit ici leur union dans un chapitre final au travers du personnage de Verden Fell (Vincent Price) qui semble attendre son destin funeste avec une attirance certaine qui le précipite dans une folie sans possibilité de retour. Sa rencontre avec Lady Rowena (Elizabeth Shepherdn’apparaissant ici comme une vague solution aussi éphémère que temporaire à sa folie. En revanche celle-ci s’avère la porte de sortie pour Ligeia et ainsi tenir sa promesse, tout un étant un renvoi au segment Morella dans L’Empire de la Terreur, dans un climax ou la terreur se mêle à la déviance, l’étrange au maladif, dont la finalité n’est nul autre que la mort. Car il ne faut pas oublier que chez Poe (et donc ici chez Corman), dans le symbolisme le plus profond, la mort peut prendre n’importe quel visage, de l’être aimé à l’être le plus redouté.

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