Alexandre Bustillo

Lors de la 7ème édition du festival lyonnais des Hallucinations Collectives, nous avons eu le plaisir avec Guillaume Gas (du site Courte Focale) d’interviewer l’un des deux hommes derrière le film Aux Yeux Des Vivants, à savoir Alexandre Bustillo. L’occasion était donc idéale afin d’en savoir un peu plus sur le film que j’ai personnellement apprécié.


Bonjour, Alexandre Bustillo, peux-tu te présenter pour les lecteurs d’ArtZone Chronicles qui ne te connaissent pas encore ? Que ce soit ton parcours professionnel et ta rencontre avec Julien Maury.

Comme beaucoup de personnes j’aime le cinéma depuis tout petit, donc dès que j’ai eu la possibilité de faire les études que je souhaitais, j’ai fait des études de cinéma. Par la suite je suis devenu projectionniste et pigiste à Mad Movies. En même temps que ces deux boulots, j’écrivais des scénarios qui m’ont permis de trouver un agent. Par la suite, j’ai écrit A l’intérieur qui est mon premier long-métrage avec Julien. Pendant le stade de l’écriture du film, je cherchais à le co-réaliser avec quelqu’un afin surtout dans le cadre d’une première expérience de long métrage. C’est donc par le biais d’un ami commun qui bosse à Mad Movies que l’on s’est rencontrés. Au départ Julien faisait des courts-métrages que j’aimais beaucoup et vu qu’il aimait mes scénarios, notre duo s’est donc formé très simplement et naturellement.

Quelle a été l’origine d’Aux Yeux des Vivants ? Son processus a-t-il été le même que pour A l’intérieur et Livide ?

Cette fois-ci, le processus a été différent de nos autres films car l’idée de base était de faire un film pour les américains. Cela faisait un moment qu’on nous proposait beaucoup de films aux Etats-Unis, Halloween II notamment. Donc au départ, on a eu l’idée d’écrire un script autour de Stephen King. Sur sa jeunesse plus précisément, en racontant un évènement fictif de sa jeunesse qui se passait dans le Maine à l’âge de 12 ou 13 ans. Il y vivait un drame avec ses potes qui allait forger l’écrivain qu’il est devenu aujourd’hui. Mais ça été assez compliqué de monter ce projet pour diverses raisons. Déjà pour utiliser le nom de Stephen King mais aussi car le film était un enchaînement de clins d’œil à l’univers de King, alors ça pouvait vite aller dans un exercice de style un peu vain. Car notre premier jet que l’on avait écrit c’était un peu plus du genre, il rencontre un Saint-Bernard. En plus, on s’est rendu compte que ça avait déjà était fait sur un épisode de Code Quantum. Tout ça a fait qu’on a changé notre fusil d’épaule. On a donc décidé de garder ce concept de la bande de gamin à qui il arrive un drame courant un été. C’est à partir de là qu’est né Aux yeux de Vivants. On a du coup déblayé le côté Stephen King qui nous embarrassait un peu trop et on a décidé de l’ancrer dans une réalité plus française ou plus européenne et moins dans le registre de l’anecdote. Mais j’avoue que j’adore l’idée de réaliser un film sur un épisode fictif de King, ça serait cool.

Aux Yeux des Vivants
Tu disais que le film s’ancrait dans un contexte français mais il y a dans ton film ce décor de cinéma assez incroyable qui porte un nom américain et qui rappelle un peu 800 balles d’Alex de la Iglesia.

A la base dans la première version du scénario c’était une fête foraine abandonnée mais on n’en a pas trouvé. Du coup on nous a parlé de ce fameux studio de ciné perdu dans la campagne bulgare et on est donc allés le voir et on est tombés tout de suite amoureux de ce décor type western qu’on a pu investir totalement. Du coup ça été un gros plus car ce décor est bien plus original que celui d’une fête foraine abandonnée, qu’on a déjà vu dans Massacre à la tronçonneuse 2 par exemple. A partir de là on a réécrit le scénario en fonction de cette donne, vu que nous avions un petit budget c’était donc à nous de nous adapter au décor et pas l’inverse. Pour ce qui est du côté américain, avec Julien on aime bien faire un cinéma qui est tout sauf réaliste. Par exemple, dans Livide on a fait enlever toutes les voitures modernes, car on souhaitait quelque chose de plus ancien, très old school en fait. Notre démarche était de faire une France fantasmée, la France où nous aurions aimé nous perdre étant gosses. On ne voulait pas filmer la France telle qu’on l’a connaît, le but était de créer une sorte d’antagonisme schizophrène entre le décor et les protagonistes du film.

Tu parlais de Stephen King dans tes influences mais avais-tu d’autres références pour la conception du film ?

Surtout Massacre dans le train fantôme de Tobe Hooper. On avait d’ailleurs proposé à Universal de faire un remake de ce film, qui est un film qu’on adore. Mais le studio ne savait pas du tout de quoi on parlait (rires) alors que c’est eux qui détiennent les droits du film, ce qui est assez incroyable quand même. Du coup, on n’a jamais réussi à monter ce projet, ce qui nous a frustré. Sinon, c’est clair qu’avec Julien on a un cinéma ultra-référencé et qu’on régurgite à notre manière. Il y a évidemment des références à Halloween, La colline a des yeux ou encore des films traitants de l’enfance et de la fin de l’innocence comme Stand By Me et Les Goonies pour Julien. Notre but premier était vraiment de mixer tout ça ensemble, en prenant des enfants de 12 ans et en les plaçant dans un contexte horrifique très précis, marqué d’une violence qu’ils prennent de plein fouet.

Tout un pan du cinéma de genre des années 70 – 80 en fait.

Oui c’est exactement ça. C’est tout ce cinéma américain qu’on adore avec Julien. En plus de tous les films d’enfance tirés de l’œuvre Stephen King comme Cœur perdus en Atlantide, dont on a capté cette mélancolie de la fin de l’été.

A l’Intérieur
Concernant la violence, A l’intérieur était déjà très marqué alors que Livide était plus axé sur la suggestion et l’onirisme. Dans le cas d’Aux yeux des Vivants, on revient à une ultra-violence poussée au maximum. En tant que réalisateurs, y a-t-il des limites que vous vous fixez dans la représentation de cette violence ?

Sur ce film on ne s’est pas vraiment posé la question. Il était déjà clair que nous n’allions pas montrer la mort des deux premiers garçons. Pas pour s’autocensurer, car on voulait garder un peu de suspense et laisser planer ce doute sur leurs destinées. On savait d’avance que tous les fans de films d’horreur comprendraient qu’ils se font assassiner. En revanche, je pense que le spectateur lambda, qui n’est pas spécialement habitué au cinéma de genre, va se dire qu’ils se sont faits kidnapper. L’idée était que ce type de spectateur ait le fin mot de l’histoire dans les dernières minutes du film. Après on ne se pose pas de limite car c’est seulement du cinéma. Par exemple, dans A l’intérieur on a jamais eu de dilemmes moraux à filmer, une femme enceinte se faire éventrer en plan-séquence. Après c’est pas du gore pour du gore, on essaye de donner à ces scènes un pouvoir narratif en construisant autour pour arriver jusqu’à cette fameuse scène d’éventration. Livide lui n’est par contre n’est pas très gore. Pour Aux Yeux des Vivants ça reste dans le domaine de l’acceptable hormis quelques scènes. Alors que par exemple quand je vois A Serbian Film, ça pour le coup c’est vraiment l’histoire de dire, j’veux choquer. Franchement sodomiser un nouveau-né dès la sortie du ventre de sa mère, quel est le message ? Alors que nous dans le plan final de A l’intérieur, qui est pourtant immonde dans ce qu’il raconte, on a essayé de le travailler picturalement afin de trouver la poésie et la beauté dans l’horreur absolue. Alors que dans A Serbian Film, je ne vois aucune tentative poétique alors que je suis persuadé que c’est un réalisateur qui a un vrai univers.

Le personnage joué par Francis Renaud est protecteur envers son fils, tout comme l’est celui d’Alysson Paradis avec son enfant dans A l’intérieur. Est-ce que le thème de la maternité constitue un sujet important pour toi et Julien, et est-ce que vous pensez continuer à l’explorer dans vos futurs projets ?

La maternité et la paternité c’était également au centre de Livide avec Marie-Claude Pietragalla qui protégeait sa fille comme une sorte de trésor. Je pense sincèrement qu’on a fait le tour de ce sujet. Mais c’est clair que c’est un sujet qui nous touche, Julien et moi, car on est tous les deux papas et avoir des enfants c’est réellement un électro-choc. Ça change totalement une vie, c’est l’expérience absolue. D’ailleurs, lui comme moi, on ne s’en est toujours pas remis et on ne s’en remettra jamais. D’un coup tu passes de l’insouciance à la prise de conscience ultime qui est que tu ne peux plus vivre comme tu l’entends. Nos films tournent effectivement autour de ça. En fait, en tant que parent, je pense que la véritable horreur réside dans le fait de s’attaquer à ce qui t’es le plus cher, à savoir tes enfants. Aujourd’hui, c’est la seule chose qui peut me faire peur au cinéma. Par exemple le dernier en date qui m’a réellement fait peur, c’est Prisoners, qui développe une situation qui représente à mes yeux le cauchemar ultime… Après, je considère que notre cinéma n’est absolument pas un cinéma sérieux. A l’intérieur n’a jamais été conçu pour choquer les gens ou paraître malsain, on l’a envisagé comme un film de petit branleur à destination des fans de cinéma gore. Et surtout, à l’opposé d’un film comme Prisoners qui est constamment ancré dans du pur réalisme, on cherche à s’en écarter au travers de codes plus fantasques, comme les vampires de Livide ou le boogeyman d’Aux yeux des vivants.

Pourquoi avoir fait appel à une campagne crowdfunding ?

(NDLR : Afin d’être plus précis sur la réponse c’est Caroline Piras, productrice du film, qui nous a rejoints pour répondre à cette question) Tout d’abord du fait d’avoir un petit budget de départ on s’est retrouvés à un moment à avoir besoin d’un peu plus d’argent. Et puis on savait que sur du film de genre, le crowdfunding pouvait marcher et vu qu’Aux Yeux des Vivants était un troisième film pour Alexandre et Julien, on a donc testé. Par la suite, on a été agréablement surpris car la campagne a décollé dans la dernière semaine et on a donc réussi à atteindre notre objectif et même le dépasser un tout petit peu. Donc c’était vraiment super pour nous.


Propos recueillis à Lyon le 17 avril 2014. Je tiens à remercier infiniment le festival Hallucinations Collectives et leur équipe de choc ZoneBis ainsi que le cinéma Comoedia qui nous ont permis de réaliser cette interview. Un grand merci également aux journalistes Guillaume Gas du site Courte Focale et Fred Martin de Radio Campus Dijon dont certaines questions ont été reprises ici.

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