Équipe du film Dealer

A l’occasion de la présentation du film Dealer réalisé par Jean-Luc Herbulot, dans la catégorie compétition de long-métrage, nous avons eu le plaisir d’interviewer une partie de l’équipe. Assurément, un des meilleurs moments du festival Hallucinations Collectives, tant la joie et la bonne humeur de l’équipe était communicative. Une équipe de passionnés pour défendre un film qui ose aller sur des terrains, trop rarement exploités dans le cinéma français.


Quel a été le point de départ de Dealer ?

Dan Bronchinson : Le point de départ c’est la rencontre entre Jean-Luc et moi. J’ai apprécié son travail et on a sympathisé, on est partis en vacances ensemble et l’idée nous est venue de faire un long-métrage à ce moment-là. J’ai raconté ma vie à Jean-Luc (NDLR : le film est en partie une autobiographie de Dan) et il voulait faire un film dans l’esprit de quelqu’un qui court sur une journée et on a cumulé nos deux univers, et du coup il a réalisé Dealer.

Jean-Luc Herbulot : Comme l’a dit Dan, j’avais l’idée de faire un film sur l’engeance, sur un mec qui court. Au départ, j’voulais faire ça sur toute une nuit puis après, vu le budget qu’on allait avoir, on a voulu éviter de tout tourner la nuit. On a discuté avec Dan, il m’a raconté des choses sur son passé et qui ont nourri le film que j’avais en tête mais qui ne s’appelait pas encore Dealer. On s’est rendus compte qu’en France, on n’avait pas forcément un film qui parlait d’un dealer. J’ai co-écrit le film avec Samy Baaroun. J’avais commencé à écrire 30 pages et après je n’y arrivais plus et du coup Samy m’a rejoint et vu qu’il a aimé l’histoire, on l’a écrite ensemble. On l’a présentée à Dan, qui l’a aimée, et on l’a nourrie avec son histoire à lui. Ce qui est arrivé par la suite, quand on a commencé à écrire les personnages avec Samy, on s’est dits qu’il y avait matière à faire d’autres choses avec ces personnages-là. Donc on est rentrés dans un type d’écriture ou l’on s’est dits que tous les personnages devaient avoir quelques chose. L’idée c’était que cela puisse amener des suites, car dans nos têtes on avait l’envie de vouloir faire une trilogie, et de faire un microcosme du crime à Paris. Je trouvais qu’en France, il n’y avait pas ce genre de film, que les Japonais savent très bien faire, dans les mangas par exemple. Il n’y pas ça en France, ou en tout cas on ne le fait plus.

Comment s’est déroulé le processus de production, est-ce que cela a été difficile ?

Dan Bronchinson : Le plus difficile c’est de mettre la main à la poche, car on n’a pas suivi le chemin traditionnel. On n’a pas fait de recherche de financement, on s’est totalement débrouillés par nous-même pour financer le film. C’est en ça que c’est difficile, c’est de le sortir de sa poche, petit à petit, car ça a pris du temps. C’est grâce à ma famille, mes amis, mes proches et mes économies que j’ai pu réunir une somme considérable pour pouvoir faire ce film. Ce n’est même pas encore terminé car j’ai encore quelques dettes aujourd’hui qui viendront clore le budget.

Jean-Luc Herbulot, réalisateur et co-scénariste de Dealer

Au tout début du film, on voit des dealers dans les rues qui sont floutés, est-ce qu’il y a une part de caméra cachée ?

Jean-Luc Herbulot : Malgré le petit budget, on a été amenés à avoir besoin d’une seconde équipe de tournage. Moi je devais filmer une course poursuite qu’il y a dans le film, qui était compliquée à mettre en place avec des figurants, et d’un autre côté il me fallait des plans avec des dealers qui revendent dans la rue. Alors vu que j’avais un pote réalisateur qui était avec nous ce jour-là, je l’ai envoyé avec son 5D prendre des plans avec quelques figurants pour jouer le rôle de dealers et il a choisi les mauvaises gueules. Donc quand je suis arrivé au montage les plans étaient bons, mais les mecs ne correspondaient pas à ce que je voulais, et j’ai dit à mon monteur de les flouter pour que ça fasse style les dealers à la TF1. Ce n’était pas prévu au départ, c’est arrivé en post-prod car c’était une erreur. Du coup à chaque fois que le public regarde le film, ils ont cette impression qu’on a filmé des vrais dealers.

Est-ce qu’il y a une part de comédiens professionnels et d’autres amateurs ?

Jean-Luc Herbulot : La majorité des acteurs sont des vrais comédiens. Y’en a peut-être deux, trois ou quatre qui sont arrivés pendant le processus du film. J’prends l’exemple du petit gamin dans la caravane des gitans, l’anecdote est marrante. On était dans un vrai camp de gitans, à un moment un des séniors me demande ce que les gitans du film vont faire. Car il ne voulait pas véhiculer une mauvaise image des gitans, donc je lui ai précisé que les gitans du film étaient des braqueurs, au même moment un gamin est sorti de la caravane avec un fusil en disant « C’est où que ça braque ? ». Je l’ai regardé et je lui ai dit : « Toi, tu vas être dans le film ». Donc tu vois, il y a des personnages qui n’étaient pas prévus dans le scénario et qui sont arrivés dans le film. C’est arrivé sur deux ou trois personnes mais pas plus que ça. Les autres comédiens sont des vrais comédiens qui ont déjà fait des longs-métrages et qui ont accepté de nous accompagner dans cette aventure.

Salem Kali : Au départ quand Dan et Jean-Luc ont eu l’idée de faire un film ensemble, Jean-Luc me disait qu’il cherchait un scénariste. Moi j’venais de terminer Braquo et je l’ai invité à la fête de fin de tournage pour lui présenter un scénariste. Ils ont passé toute la soirée à discuter et après un mois il y avait la première version du scénario. L’avantage du film indépendant, c’est la passion qui contrôle tout, et à la fin c’est ce qu’on a à l’image, le résultat de leur passion.

Elsa Madeleine : J’ai rencontré Dan et Jean-Luc, un peu par hasard, grâce au premier assistant du film lors du début de la préparation du tournage. Et tout s’est fait très rapidement, Jean-Luc m’a demandé des essais vidéo. Ce qui m’a plu c’est le personnage, car ce n’est pas un rôle qu’on propose souvent à des femmes dans le cinéma français. En plus, Jean-Luc m’a laissé une certaine liberté, même s’il y avait des dialogues à respecter. On a beaucoup répété avec Dan, mais j’avais le droit d’ajouter des moments d’hystérie quand je le voulais. Du coup, ça été un vrai kif de jouer le personnage de Chris. Le tournage a été intense à chaque fois, et un rôle féminin comme ça, qui amène une fin dont j’suis assez fière. C’est une nana qui se prend pas la tête, pas forcément dans les codes glamour, j’ai adoré ce perso.

Bruno Henry : J’suis venu sur le film, car j’avais déjà travaillé avec Jean-Luc sur un court-métrage et une fausse pub. Quand il a écrit Dealer, il m’a proposé le rôle de Delo. J’ai eu envie de le rejoindre car c’est un bon réalisateur et que l’histoire me plaisait.

De gauche à droite, Hervé Babadi, Bruno Henry, Dan Bronchinson, Salem Kali

Quel message as-tu cherché à véhiculer au travers de Dealer ?

Jean-Luc Herbulot : C’est une histoire simple, Dealer c’est l’histoire d’un mec qui voulait changer de vie car il vivait une désillusion totale, sur le fait qu’il a toujours voulu être pâtissier depuis qu’il est gamin et que la rue l’a rattrapé, et qu’il voulait se sortir de tout ça pour partir avec sa fille. C’est tout simplement l’histoire d’un homme qui devient un homme, un mec qui n’était pas assez mature et qui le devient à la fin du film. Bien sûr derrière, il y a des sous-thématiques, des choses marrantes et d’autres qui le sont moins. Moi j’adorais le fait d’avoir un mec qui a un sweet CCCP pendant tout le film, qui est le symbole du communisme, alors que pendant tout le film il passe son temps à dévaliser des mecs et faire le gros capitaliste. C’est un parcours initiatique sur toute une journée, et sur comment un problème va changer ta vie sur une décision.

Dan Bronchinson : Il y a un message qui est intéressant à relever c’est le fait que finalement au travers de ce film, on montre que la drogue ça ne mène nulle part et on ne s’en sort pas, en tout cas pas dans la situation où on l’expose dans le film.

Concernant les deux prochains films, qu’est-ce que vous allez traiter ?

Jean-Luc Herbulot : Sur le deuxième film on va partir sur les gitans qu’on voit dans le premier film. Ça va se passer également sur une journée, pour le moment on n’en parle pas plus, mais ça va être aussi taré que Dealer. On va retrouver certains personnages même si c’est censé se passer avant, donc on voit les personnages de Dealer et ce qu’ils faisaient avant, Dan, Delo, Chris… Il y aura également le personnage de Médine qui est cité dans Dealer et qui était là avant Salem. Le troisième, je ne peux pas encore vous en parler car ce n’est pas encore sûr, mais à priori on va partir en Afrique pour se centrer sur Delo. Celui-là n’est pas encore écrit alors que le deuxième est bientôt terminé. C’est pour ça que dans le premier film, il y a plusieurs personnages haut en couleur car on voulait les récupérer ensuite, un peu comme des spins-off.

Quand est-il de la distribution du film ?

Dan Bronchinson : Pour un film indépendant, surtout dans le cinéma français c’est très dur d’exister. On a beau être sélectionné un peu partout dans le monde, on a beau avoir de très bonnes critiques et de bons retours des distributeurs, ils sont frileux. Ils n’osent pas mettre la main au panier pour faire un peu de com’ sur ce film car il en faudrait pour être distribué en salle. Sur le marché actuellement, on est dans une époque où je pense qu’il y a une démocratisation des moyens pour faire des films. Il y a beaucoup plus d’offres de film, qu’il y a de demande. On va probablement s’orienter vers une sortie qui sera peu commune, mais je ne peux pas vous en dire plus. Les gros distributeurs nous ont dit non. Il nous reste encore quelques jours ou quelques petites semaines pour faire notre choix. On a des solutions, j’aimerais vous en parler mais là je ne peux pas.

Elsa Madeleine

Quels ont été les influences et les inspirations pour Dealer ?

Jean-Luc Herbulot : GTA (rire). On m’a souvent prêté, et j’peux comprendre, que c’est une copie de Pusher de Nicolas Winding Refn. J’adore Pusher, mais la seule chose que j’ai piquée du film c’est son système de production. J’ai regardé le making of en long, en large et en travers. Quelle caméra, est-ce qu’il y avait beaucoup de lieu d’intérieur et d’extérieur, c’est ce que j’ai pris. J’ai d’ailleurs discuté avec Nicolas au téléphone car je voulais son avis, et il m’a dit que ça n’avait rien à voir et que ça n’avait pas le même style. Mais j’suis content qu’on le compare à Pusher, mais ce n’était pas la référence principale. Pour moi c’était Cours, Lola, Cours, Trainspotting, Hyper Tension. Je ne suis pas fan du premier mais plutôt du deuxième, donc il y a cette même énergie sur l’urgence. J’suis également un grand fan de Michael Mann. Honnêtement, je ne me suis pas basé sur un film particulier, mais j’ai recraché le cinéma que j’aime.

Quelle scène a été la plus difficile à tourner ?

Jean-Luc Herbulot : Pour moi c’est la scène du braquage dans le taxiphone, où on était censés avoir une journée et où on a eu trois heures pour la faire. Il a fallu faire comme j’ai pu, avec des caméras partout. Sinon, avant de commencer le tournage, on a fait un test qui au final s’est retrouvé dans le film. On a tourné la première scène du film ou Dan et Salem marchent dans la rue pour aller agresser un mec. A un moment, j’devais les suivre parce qu’ils couraient, j’ai pris une longue focale, c’était un 200mm. Je courais avec eux, et il y avait deux allées de voitures. Une des voitures était mal garée et mon genou est rentré dans la bagnole. Donc j’me suis retourné le genou au bout du cinquième plan qu’on faisait et la lumière tombait, le speed commençait à arriver. Donc du coup j’ai dû demander à mon pote de finir de filmer les plans qu’il y avait à faire. Et moi j’suis allé me planquer dans la voiture de Dan pour pleurer, en attendant qu’ils finissent les plans. Et ça c’était le premier jour de tournage.

Salem Kali : Concrètement, quand on n’a pas d’argent et qu’on fait dans la débrouille, c’est le genre de conneries qu’on fait.

Dan Bronchinson : J’pense qu’il y en a eu plusieurs, mais ça n’a pas empêché d’être du bonheur de faire ce film. Si j’dois en citer une, c’était surement la mort d’un des personnages dans une cuisine. Il a fallu beaucoup de temps pour l’installation dans la cuisine, il a fallu la salir. Se mettre d’accord sur la chorégraphie, sur comment ça allait se tourner. On a eu très peu de temps pour la tourner, on avait une heure précise pour rendre les locaux et il fallait tout nettoyer, pour que tout soit en boîte à temps.

Elsa Madeleine : Il y a eu une scène qui était compliquée pour moi. C’est quand mon personnage fait des live-cam chez elle. Jean-Luc m’a laissé seule dans la chambre avec un 5D. Il m’a mis du hip-hop. Et il m’a dit de passer le morceau quatre ou cinq fois, et de déclencher moi même la caméra pour faire des images. J’suis restée une heure dans la chambre à danser. Donc ouais c’était difficile à faire.

Est-ce que c’était une envie d’avoir des communautés dans le film et est-ce que sera plus développé dans le deuxième ?

Jean-Luc Herbulot : Moi je ne vois pas de couleur en fait. Dealer ressemble à ce que je vois de ma vie ou des personnes que je connais. Mais il y avait des stratégies, l’idée c’était surtout de ne pas mettre un noir ou un arabe dans le rôle du dealer car on l’a vu 40 000 fois, et que la vie réelle ce n’est pas ça non plus. Dan a grandi en banlieue, moi j’ai grandi en Afrique et on a tous grandi dans des milieux cosmopolites. Donc nous on la voit comme ça la vie, elle est colorée et j’voulais ça dans Dealer. Je ne voulais pas d’un énième film français à la con qui se passe dans le 15ème ou le 16ème arrondissement avec leurs problèmes débiles qui ne m’intéressent pas. Dealer 2 et 3, ça sera également comme ça, comme tous mes films que je tournerai en France. Surtout que Paris est une ville cosmopolite donc oui je vois les choses comme ça. En plus, le microcosme criminel, il est comme ça. C’est plusieurs communautés qui des fois ne s’entendent pas entre elles, mais qui ont chacune leurs atouts dans tel ou tel domaine et qui s’unissent pour des business. S’il y a bien quelqu’un en France qui l’a compris, c’est Jacques Audiard et il le fait très bien dans ses films.

Bruno Henri : C’est bizarre mais moi j’en prends conscience quand j’fais mon métier d’acteur. Parce que moi dans la vie de tous les jours, ce qui se passe, c’est qu’on est entourés de blancs, d’arabes, de chinois, etc… Mais quand j’arrive pour faire un casting, on me dit que c’est pour un rôle de noir et même en doublage voix. J’me rappelle d’une fois où j’ai été surpris qu’on me propose de doubler un blanc car c’était la première fois que ça arrivait. Alors que je n’ai aucun accent. C’est pour dire que dans notre métier, ce n’est pas représentatif de ce qui se passe dans la vie de tous les jours.


Propos recueillis à Lyon le 5 avril 2015. Je tiens à remercier infiniment le festival Hallucinations Collectives et leur équipe de choc ZoneBis ainsi que le cinéma Comoedia qui nous ont permis de réaliser cette interview. Un grand merci également aux journalistes Guillaume Gas du site Courte Focale, Fred Martin de Radio Campus Dijon et Paul Siry de Sueurs Froides dont certaines questions ont été reprises ici.

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