Juan Carlos Medina

A l’occasion de la compétition longs-métrages du festival Hallucinations Collectives, nous avons eu le plaisir d’interviewer le réalisateur Juan Carlos Medina qui était présent afin de présenter son deuxième film The Limehouse Golem en compétition. Bien qu’inférieur à son premier film Insensibles, The Limehouse Golem nous à plutôt convaincu grâce à la richesse esthétique de son univers. Cette conférence de presse était donc le moment opportun afin d’en savoir un peu plus sur ce thriller gothique.


Entre Insensibles et The Limehouse Golem, as-tu travaillé sur d’autres projets ou t’es-tu consacré exclusivement à The Limehouse Golem ?

J’ai travaillé sur d’autres projets que j’avais écris, je pense que personne ne travaille exclusivement sur une seul projet à la fois. En fait, quand j’étais à Toronto pour Insensibles, j’ai rencontré le producteur d’Entretien avec un VampireStephen Woolley qui m’a proposé le scénario de The Limehouse Golem me disant que j’allais être intéressé. Et effectivement, j’ai adoré le script. J’étais fan d’Alan Moore et j’avais adoré From Hell, parce que c’était un univers qui me passionnait. Du coup c’était pour moi une offre qui ne se refusait pas, d’autant que le script est signé Jane Goldman dont j’adore le travail.

Avant de lire le scénario tu connaissais déjà le livre, comment ta vision a t-elle changé après avoir lu le scénario ?

C’est un livre difficile à adapter. Je ne suis pas étonné qu’un cinéaste comme Terry Gilliam se soit cassé les dents dessus. En fait, le livre c’est le journal d’un homme qui s’appelle supposément John Cree, qui serait donc le Golem et qui se promène dans Londres. Et à travers sa vision complètement folle, il nous montre ce qui forme la réalité crue de la société victorienne, de son industrialisation forcée, ainsi que le productivisme qui écrase les individus. Ce personnage est quasi marxiste ce qui lui inspire alors une vraie violence cathartique. Mais cette narration démente et misanthrope sur le Golem ne pouvait pas suffire à faire un film si on l’avait reprise telle quelle. Du coup Jane a amené une ambiance polar. C’est la grosse différence entre le film et le livre, c’est qu’il est structuré comme un récit policier procédural, avec cette enquête quasi mentale d’un inspecteur qui veut reconstituer le puzzle dans sa tête pour arriver à connaître l’identité du tueur.

The Limehouse Golem et Insensibles possèdent des similitudes aussi bien dans la narration que dans la façon dont tu amènes la révélation finale. Peut-on dire ainsi que tu as apporter ta propre « patte » dans ce scénario, même si tu n’as pas participé à l’écriture ?

En toute humilité, je ne pense pas que je ferais un film si je ne pouvais pas me l’approprier. Je ne ferais jamais un film si je ne pouvais pas apporter ma patte, assumer la réalisation et avoir le final cut. De toute façon, il y a toujours un travail sur le scénario, j’ai donc travaillé plusieurs mois dessus avec Jane, même si ce n’est pas moi qui l’ai signé. Effectivement quand on fait un film, on passe un «contrat» avec un producteur, dans le sens qu’il y a des contraintes économiques. Et donc quand j’accepte de faire un film c’est que je sais que je peux y arriver et que je sais que ça va être mon film. En ce qui concerne The Limehouse Golem, c’est un projet que je savais miens dès le départ.

Étant franco-espagnole et The Limehouse Golem étant très ancré dans la culture anglo-saxonne, comment as-tu fait pour te l’approprier ?

Je ne pense pas que ce soit une question de nationalité. J’ai grandi en Espagne dans les années 80 et j’ai été bercé par le cinéma britannique. D’ailleurs les premiers réalisateurs que j’ai adoré c’était Alfred Hitchcock, Nicolas Roeg, Michael Powell, John BoormanKen Russell… J’ai une sensibilité cinéphile qui me porte vers ce type de cinéma. J’ai toujours été attiré par ça, et j’me suis vraiment reconnu dans le scénario de The Limehouse Golem. En Espagne, il faut savoir que la télévision ne pouvait pas se payer les films qui sortaient à cette époque. Du coup c’était que des films de ce répertoire là qui passaient, ainsi que des classiques hollywoodiens, des films tirés d’Edgar Allan Poe, des films de la Hammer. Ce sont des films qui passaient le weekend à la télévision, notamment le dimanche soir à 19h. On a eu la chance d’avoir à la direction de la télévision espagnole des personnes qui avaient de très bon goût. Du coup on avait que des bons films à découvrir au lieu des programmes actuels à la con. L’Espagne était un bon pays pour se forger une bonne éducation cinématographique.

Cela explique du coup l’amour qu’a l’Espagne pour le cinéma de genre…

Je pense que oui. Il y a eu toute une génération qui a grandit avec ce type de cinéma là. C’était un peu comme l’Italie à l’époque du grand cinéma italien, dans les années 50 et 60. Les gens allaient au cinéma, la sortie pop-corn c’était d’aller voir le dernier Antonioni ou Rossellini. C’était le spectacle mainstream de l’époque. On hallucine quand on y pense aujourd’hui. C’est dès que la télévision est sorti que tout à foutu le camp et que le niveau culturel du pays à chuté. 

The Limehouse Golem joue la carte des genres, notamment avec le music-hall. Qu’est-ce qui t’as intéressé là-dedans ?

Dan Leno (NDLR : le personnage qui dirige le music-hall dans le film) est un des personnage centraux du roman de Peter Aykroyd. Ce qui est intéressant chez lui, c’est qu’il s’agit de l’inventeur du stand-up comedy à Londres. Il était considéré comme l’homme le plus drôle du monde, durant l’époque victorienne. Et son théâtre était un music-hall de bas étage où les grosses masses travailleuses allaient le soir et payaient quelques pièces pour passer cinq heures à six heures à l’intérieur, afin de manger, de boire, de regarder les spectacles et de s’encanailler avec des prostituées. Les gens y venaient pour y voir un reflet de la violence qui se passaient au jour le jour à Londres. Ces spectacles parlaient de la violence sur les femmes, de l’exploitation des enfants et des ouvriers. Ces spectacles devenaient une sorte de miroir social où les gens allaient voir la merde qu’ils subissaient tous les jours, sur scène. Ce qui est toujours dans la figure de Dan Leno c’est qu’il est mort très jeune, a 40 ans, parce qu’il était totalement rongé par ça, par l’alcoolisme, par la nature même de ce spectacle qui se prétendait drôle et qui était une mise en scène implacable de cette société de la machine industrielle ou la masse ouvrière était écrasée par le travail. On a du mal à s’imaginer ce que pouvait être la brutalité de Londres à cette époque. On le voit tout de même un peu dans les gravures d’époque de Gustave Doré, ce qui m’a beaucoup inspiré pour le film.

Dans les influences, tu as cité déjà le comic-book From Hell, qu’elles ont été tes autres influences culturelles ?

Au niveau du cinéma, c’est principalement les grands cinéastes anglais que j’ai cités tout à l’heure. Mais après sur tout ce qui concerne le caractère subjectif, notamment sur les visions du Golem, j’ai fait des recherches sur les peintres et les graveurs de l’époque. Il y avait par exemple Doré, Blake, Piranesi qui est un artiste italien de la Renaissance. Il y a aussi les peintures de clairs de lune de Grimshaw, avec des teintes très vertes, très émeraudes, qui m’ont été d’une grande aide sur le travail de la lumière avec mon chef opérateur. On a vraiment essayé de tirer vers cette palette de couleurs pour que l’image soit très ambrée ou turquoise. Il y a également John Martin qui faisait des peintures de l’enfer.

Est-ce que l’époque victorienne exerce une fascination précise sur toi ?

Oui c’est une époque fascinante. Ce qui est intéressant quand on fait un film d’époque, c’est d’aller à une époque dont les problématiques rejoignent ceux que l’on connait aujourd’hui, et qui n’ont pas encore résolu. Il me semble que l’époque victorienne est très fascinante lorsque l’on aborde un récit de femmes. La société victorienne était très patriarcale et très masculiniste. Il y avait un poids sur les femmes qui étaient vraiment hallucinant. D’un côté, il y avait la femme riche que l’on mettait sur un piédestal avec des exigences de vertu et d’innocence, dissimulées derrière des rideaux et des écrins sociétaux, et de l’autre côtés il y avait les prostitués et les ouvrières qui travaillait dans des conditions épouvantables et qui étaient traités comme de la merde. Cela met en lumière les problèmes qui subsistent encore aujourd’hui. Qu’est-ce qu’on demande d’une femme ? Qu’est-ce qu’on exige d’une femme ? Est-ce que c’est normal de demander ça ? Est-ce que ce n’est pas une question de pouvoir entre les sexes qui est favorable aux hommes ?

Parmi les idées visuelles et narratives du film, il y a ces «fausses scènes» de reconstitution des crimes qui sont les interprétations de l’inspecteur Kildare. Cette idée était déjà présente dans le livre et le scénario ou est-ce une de tes idées de mise en scène ?

C’était déjà dans le scénario mais ce n’était pas exactement de cette façon là. C’était un challenge d’intégrer un jeu de miroir entre le réel et la mise en scène de la représentation des meurtres. J’avais envie de raconter une histoire où le Golem serait presque caché en pleine vue, parce qu’on est un peu dans sa tête tout au long du récit. Quand Kildare se plonge dans le monde du Golem, il voit une facette du Golem. Il voit Londres à travers chacune de ces représentations. L’idée était donc de mettre en place une vision de cette société à travers cette itération du Golem. Comme dans From Hell, le fait d’être dans la tête du tueur et de l’entendre raconter tout son charabia. L’idée c’était vraiment d’être dans la tête du monstre et de voir sa vision et de savoir pourquoi il fait ça. La question du point de vue était donc centrale.

Est-ce compliqué de diriger des acteurs dont les personnages ne cessent de jouer double jeu voir triple jeu ?

Dans The Limehouse Golem, tout le monde a un côté affiché et un côté caché. Ils ont tous une forme d’ambiguïté. Tout commence par le choix des acteurs. Comme disait John Huston, 80% de la direction d’acteur c’est le casting, ce qui est tout à fait vrai. Bien choisir ses acteurs c’est déjà essentiel, c’est une grosse partie du travail qui est fait. Après, il faut savoir les diriger et les garder dans le bon chemin, essayer de gommer leurs aspérités. J’ai donc choisi des acteurs qui avaient déjà une grande amplitude de jeu et beaucoup d’ambiguïté. Par exemple, pour ce qui est d’Olivia Cooke, je l’avais adoré dans Les Âmes silencieuses et dans Bates Motel et je trouvais ça dommage de la voir tout le temps dans des rôles secondaires de femmes malades. Ça me faisait de la peine car c’est une super actrice et elle me rappelait un peu à Lilian Gish ou encore Christina Ricci. Cette actrice est vraiment impressionnante. Je lui ai fait passer un test et elle a tout explosée. Elle est capable d’être sensible, fragile, innocente, glamour mais elle peut aussi faire peur et de montrer une vraie dureté, d’autant qu’elle vient d’un milieu populaire de Manchester avec des parents divorcés qui peuvent pas se supporter. Même chose pour Eddie Marsan et Daniel Mays, qui font beaucoup de cinéma et de théâtre. Ils sont très professionnels avec une certaine humilité.

Pour ce qui est de Bill Nighy, est-ce qu’il n’a pas été trop difficile pour lui de remplacer Alan Rickman ?

Ça été une chance incroyable d’avoir eu Bill sur ce film. En général, quand on veut un acteur, il faut passer par les agents et cela peut durer des mois pour avoir une réponse. Au départ, il était prévu que je fasse le film avec Alan Rickman, qui était déjà très malade mais voulait aller jusqu’au bout, il était même prêt à mourir sur scène ! C’était un truc de dingue. Comme il encaissait bien son traitement au début, on a vu avec son médecin qui nous avait indiqué qu’il n’y avait pas de problème. On a commencé par faire un plan de travail pour qu’il puisse partir à Londres, une fois par semaine, pour faire sa chimio. A l’époque, il avait un cancer pancréatique au stade terminal. Il se savait déjà condamné. Il n’avait plus que trois ou quatre mois à vivre, mais il voulait faire un dernier film. On a commencé à faire les décors, on a commencé à travailler. Et trois semaines avant le tournage, Alan a fait un AVC et du coup il a été hospitalisé. Du coup son médecin nous a dit que ce n’était plus possible pour Alan d’être sur le tournage. Donc on avait plus que trois semaines pour trouver un autre acteur, et c’était un miracle que Bill soit disponible. On lui a envoyé le script, il l’a adoré, on s’est rencontrés à Londres et ça s’est très bien passé.

Y a-t-il des réécritures sur son personnage ?

Oui. On était même obligés de le faire parce que le personnage allait forcément être dans une autre dynamique. Il y a toujours un travail à faire dans ce cas-là, chaque acteur à besoin de mettre sa patte pour être à l’aise dans son rôle et il faut l’accompagner dans ce sens.

Qu’est-ce qui a été le plus dur à filmer ou à montrer ?

Le gros challenge sur ce film ça été de créer l’univers victorien avec un budget relativement modeste. Quand on a des contraintes, on ne peut pas tout faire, et du coup elle pause des problèmes sur la liberté de création. Par exemple, dans le théâtre, je savais déjà qu’il me fallait un décor à 360° afin que la caméra puisse tourner et aller dans tous les sens. 

A ce jour, tu as fait deux films tournés vers le passé, même s’ils parlent de sujets toujours actuels. Est-ce que tu as envie d’explorer un territoire plus contemporain, voir même de la science-fiction ?

Oui, bien sûr. En fait, j’ai déjà écrit deux scénarios de SF que je vais essayer de faire. Et en plus de cela, j’ai également écrit un polar d’action français que je vais essayer de faire assez rapidement. J’ai reçu beaucoup de scénarios de séries TV, dont certains sont fabuleux. Je suis notamment impliqué sur une série britannique contemporaine. J’ai également reçu beaucoup de script de Netflix, avec une qualité d’écriture extraordinaire. Rien n’est encore signé, mais ça se présente plutôt bien.


Interview réalisée à Lyon le 14 avril 2017. Nous remercions toute l’équipe du Comoedia, ainsi que les journalistes Carine Trenteun de Benzine Magazine, Guillaume Gas de Courte Focale, Guillaume Bannier de l’Infini Détail, Quentin Dumas de JustQuentin, Karim Souiah de DocCine, Vincent Nicolet de Culturopoing et Aurélien Zimmermann de Watching The Screen dont certaines questions ont été reprises.

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