Julia Ducournau

Première interview de cette année 2017, à l’occasion de l’avant-première du film Grave. Le premier long-métrage de la jeune réalisatrice, primé dans de nombreux festivals, est un film très attendu vu les nombreux échos positifs quasi unanimes. Interview de quarante minutes en compagnie d’une réalisatrice charismatique.


Comment vous est venu le titre du film, qui est à la fois très précis et très vague ?

Je comprends qu’on puisse le trouver vague, mais pour moi, il est très précis. Le titre est venu très tôt dans le processus d’écriture. Tout d’abord, c’est un mot qu’on dit tout le temps qui est même générationnel. De plus, c’est un mot qui, quand on raconte quelques choses d’intimes ou de douloureux à quelqu’un, si c’est quelques choses qui te pèses vraiment, on fini toujours notre monologue par « oui mais c’est pas grave ». Et à chaque fois, je me pose la question, pourquoi ce mot sert d’alibi ? Il est dévoyé totalement de son sens. Alors que grave, c’est tout simplement la notion de gravité.

Il y a quelques jours, Morgan Simon – avec qui tu avais déjà travaillé – était venu ici à Lyon pour présenter son premier film. On sent l’existence d’un point commun générationnel entre vos deux films respectifs, à savoir une espèce d’attachement viscéral à la question de l’organique. Où est-ce que cela va vous menez ?

Je ne peux pas parler pour d’autres cinéastes, même si je serais curieuse de connaître la réponse de Morgan. Mais en ce qui me concerne, tout ce que je fais à un rapport à l’organique. Mon intérêt pour le corps existe depuis toute petite car mes parents sont médecins et ça a nourrit beaucoup de fantasme chez moi. D’autant plus que mes premiers amours cinéphiles sont dans la filmographie de David Cronenberg. Le corps a toujours été pour moi un sujet passionnant de par sa trivialité et par son aspect ontologique. Du coup, quand je fais mes films je parle d’abord au corps des spectateurs plutôt qu’à leurs têtes. J’aime beaucoup l’idée de ressentir des choses avant de les analyser et c’est de ce fait les films dans lequel j’éprouve le plus de plaisir en tant que spectatrice. Dans Grave, la personne à qui je lie ombilicalement mon spectateur c’est une jeune fille qui devient cannibale. La question de l’organique et du spectateur est ici importante car mon enjeu était de créer un rapport qui irait au delà des a priori qu’on pourrait avoir sur ce personnage. C’est pour ça que j’ai choisi le cannibalisme. Avoir de l’empathie, de l’affection et avoir peur pour quelqu’un qui se révèle être comme ça, qu’est-ce que cela dit de nous en tant que spectateur ? Est-ce que ça fait de nous des monstres ? Je ne crois pas personnellement. Est-ce que le fait de voir ce personnage manger un être humain pousse notre regard à la considérer comme un monstre ? A priori oui. Mais à la fin du film, est-ce qu’on peut dire qu’elle est inhumaine ? Non. Donc en fait dans cette écart là et dans ce rapport viscéral que l’on a à travers elle avec la trivialité de son corps, le fait est que si elle se mord ou qu’elle se fait arracher des poils on a mal pour elle, c’est une gémellité qui donne un questionnement humain et moral qui me semble essentiel. Je trouve qu’il n’y a pas mieux que la grammaire du body-horror pour poser ces questions-là de manière organique et profonde.

Est-ce que ça implique une écriture sensorielle particulière ? Notamment sur le travail sonore.

Absolument. Le son a représenté un travail colossal pour provoquer une sensation physique sur le spectateur. Mais même la lumière rejoint cette dynamique là, celle de créer une empathie. Toutes les scènes de cannibalisme sont traités avec de la lumière très réaliste. Ce qui veut dire que les sources de lumières sont dans le champ. On les voient, elles sont légitimés. On a pas un bleu électrique ou un vert qui pète. Du coup, on a quelque chose qui donne une sensation d’immédiateté et parfois même de suffocation. A certains moments la lumière questionne aussi ce raisonnement que j’ai par rapport au personnage de Justine, dans le sens où la façon qu’a Ruben Impens (le chef opérateur du film) de l’éclairer participe au fait de ne pas la montrer comme un monstre, même si ce qu’elle fait est intolérable. A l’opposé, toutes les scènes domestiques et de comédies qui sont plus détendus pour le public, vont toutes avoir la lumière un twist qui n’est pas du tout réaliste. Par exemple, la scène où ils sont dans la cour avant que le sang tombe, ils ont tous la moitié de la gueule rouge, donc il n’y a pas de raison d’avoir un spot rouge. Et pourtant, on s’est dit que ça pourrait être intéressant de créer une tension dans la scène qui va rappeler le rouge du sang et va nous faire anticiper quelques choses qui va arriver. Comme ça, ça évite de tomber dans la blague potache. L’idée s’était de rendre la domesticité étrange pour mieux créer ce sentiment d’appréhension, et surtout pour faire en sorte que, lorsque Justine se met soudain à manger un doigt, on n’ait pas l’impression que ça sorte de nulle part.

La question du bizutage était donc là exclusivement pour servir l’empathie envers le personnage ?

Pour moi l’humiliation c’est un truc au ras des pâquerettes. J’ai choisi le bizutage car pour moi c’est un establishment. C’est quelque chose qui est devenu beaucoup trop d’actualité aujourd’hui. Dans le film, Justine se retrouve embarquée dans des règles absurdes auquel elle ne pourra pas remédier. Instinctivement, je savais que le spectateur se rebellerait contre ça, et que d’emblée il serait forcément avec elle. Parce que, qui à envie de se prendre des raclées, de se faire traiter de pute,  qui à envie d’être forcée de s’habiller n’importe comment ou de marcher à quatre pattes comme un animal ? Personne, évidemment. Le bizutage n’est pas le centre de mon film, mais c’est un contexte qui était absolument nécessaire pour faire naître cette empathie dès le début.

Pourquoi avoir choisi une école vétérinaire en tant que théâtre du bizutage plutôt qu’une école de médecine, où les cas de bizutage y sont plus fréquents ?

En réalité c’est pareil. On en entend plus souvent parler dans les écoles de médecine parce que c’est plus glauque, car ils font ça avec des bouts d’humain. C’est d’ailleurs pour ça que je n’ai pas choisi l’école de médecine. Mais aussi parce que l’animalité et l’humanité est le centre du film. Comment on devient humain ? Il faut passer par l’expérience de notre propre animalité pour prendre la mesure de ce qu’est l’humanité. Justine a besoin de se rendre compte qu’elle peut être dangereuse pour les autres. Qu’elle pourrait tuer mais qu’elle ne le fait pas pour créer un carcan moral et se fixer des limites. Du coup l’école vétérinaire était logique pour rappeler dans chaque plan cette dualité là, qui est également en nous tous, en mettant en parallèle des humains et des animaux, morts ou vivants. Constamment on se pose la question sur la différence entre nous et les animaux, entre nous et quelqu’un qui mange de la chair humaine, et in fine quelle est la différence entre deux cannibales. On pousse jusqu’au bout pour savoir où réside l’humain en nous, en tout cas c’est ce que j’ai essayé de faire. Au départ, j’avais pensé à l’école de médecine parce que ça aurait été logique, sauf que je me suis rendu compte au bout de trois jours d’écriture que tout simplement Justine étant cannibale, elle a faim la nuit, elle descend à la morgue, elle mange un bout de cadavre, tout le monde s’en fout car elle remonte et elle ne sa fait pas gauler. Du coup ça fait un court-métrage de dix minutes, de ce fait il fallait qu’elle se nourrisse autrement… (rires)

Comment s’est passé le tournage avec les animaux ?

C’était top ! J’avais trop hâte, car au cinéma on dit qu’il y a trois choses qui ne faut jamais faire. Tourner avec des enfants, je l’ai fait dans mon court-métrage Junior : check ! Tourner avec des animaux : check ! Et le troisième c’est de tourner dans un bateau, ça je suis pas sur d’y arriver par contre. Les animaux j’attendais ça en me disant quel genre de surprise ça va m’apporter. En fait, on a été très aidé par les professeurs de l’hôpital vétérinaires, qui étaient toujours là pour superviser que tout se passe bien pour les animaux comme pour nous. Notamment pour éviter qu’on se prenne un coup de patte de cheval ou de vache dans la gueule ou un truc dans le genre. Vu que ce sont des animaux d’écoles vétérinaires, ils sont très habitués à ce que les gens les touchent, les auscultent, etc… Finalement, on a pas eu trop de galères. Les chiens ont été accompagnés par un dresseurs hors pairs, ils étaient d’une discipline remarquable. Djembé, le chien dans la fête, il a passé douze heure avec trois cent personnes autour de lui avec de la musique forte. Dès qu’on l’appelait, il faisait son apparition tout tranquille. Du coup, je pense que je retournerais avec des animaux avec grand plaisir, tellement ils ont été adorable.

Est-ce que c’était un choix volontaire de parler de végétarisme ou simplement un moteur scénaristique ?

Pour moi c’est un outil narratif. A partir du moment où je sais que mon personnage va devenir cannibale, si je veux avoir une marge de manœuvre de mon personnage le plus large possible, il faut commencer quasiment par l’opposé. Donc je commence l’histoire par le fait qu’elle est vierge, elle est végétarienne et elle sort de chez ses parents. Logique (rires) !

Vous avez cartonnés partout où vous êtes allez. Comment va se préparer la suite avec ce carton dans la poche ?

Déjà vendez pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Vous allez me porter la poisse (rires). C’est mon premier film, donc c’est vrai que c’est bizarre d’attirer l’attention comme ça. J’essaye de voir ça comme la continuité de mon travail sur mon film. Je vais tout simplement faire mon travail. J’essaye de ne pas trop me poser la question. Pour moi ma carrière ce n’est pas d’être connu, ma carrière c’est de faire des films, c’est très différent. Ma question c’est : quand est-ce que je vais pouvoir enfin retourner à l’écriture de mon deuxième long-métrage, qui est en cours ? C’est mon plus gros objectif pour l’instant.

Concernant la réception du film, on a beaucoup entendu parler de spectateurs qui auraient été choqués ou pris de malaises dans des festivals.

Tu sais, internet, on sait comment ça fonctionne. Il y a seulement deux personnes qui se sont sentis mal au Midnight Madness de Toronto. Il y a beaucoup de gens qui se sont senti très bien en regardant ce film (rires). En revanche, je me suis même fait insultée à Cannes par une spectatrice. Mais bon, on ne fait pas de bons films en essayant de plaire à tout le monde, donc d’une manière je suis obligée d’accepter ça…

Au niveau des influences vous avez parlez de David Cronenberg. Mais je pensais aussi à des cinéastes français comme Claire Denis, Marina De Van, Pascal Laugier, est-ce qu’ils vous ont influencés ?

Pas du tout, mais Claire Denis oui. C’est une cinéaste hors norme et colossale. Quand tu fais un film sur une jeune femme cannibale, tu es obligé de penser à Trouble Every Day. Ce serait de la mauvaise fois de dire que je n’y ai pas pensé une seule seconde. Après ce n’est pas du tout une référence du film, car nos films sont très différents. Notamment sur la question du point de vue. Mais son film est absolument incontournable et magistral. Évidemment, d’une certaine manière si la référence n’est pas là pour moi, l’influence l’est très certainement. 


Interview réalisée à Lyon le 8 février 2017. Nous remercions toute l’équipe du Comoedia, ainsi que les journalistes Guillaume Gas du site Courte Focale, Robin Fender du site Les Chroniques de Cliffhanger ainsi que tous les autres journalistes présents dont certaines questions ont été reprises.

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