Lucile Hadzihalilovic

A l’occasion de la carte blanche de Lucile Hadzihalilovic, lors du festival Hallucinations Collectives, nous avons eu le plaisir de pouvoir interviewer la réalisatrice. Entretien qui nous a permis de revenir aussi bien sur son parcours de cinéaste que sur les choix de sa carte blanche. Un moment hautement cinéphile !


Qu’est-ce que t’évoque le terme Hallucinations Collectives ?

Pour moi c’est clairement la définition du cinéma. C’est de rêver, d’halluciner collectivement dans une salle obscure avec des inconnus autour de moi.

Est-ce que les films que tu as sélectionné pour ta carte blanche sont des films importants dans ta cinéphilie ou est-ce des films OVNI que tu as découvert par accident ?

Prison de Glace est peut être le plus marquant pour moi pour son approche dérangeante. Même si s’il ne m’a pas marqué par rapport à mes films, c’est un choc émotionnel et psychologique. J’avais choisi plusieurs films pour Cyril Despontin [NDLR : président du Festival Hallucinations Collectives], après entre ceux qui sont disponibles pour la diffusion, et ceux qui sont déjà passés, il ne faisait peut-être pas parti de mes trois choix principaux. Mais je le retrouve assez représentatif d’un cinéma espagnole des années 80 qui parle du fascisme, du nazisme, et des rapports sadomasochistes. Il y a un autre cinéaste que j’aime beaucoup, c’est Bigas Luna. D’ailleurs Bilbao m’a plus marqué que Prison de Glace. En revanche, le film de Juraj Hers, L’incinérateur de cadavres, que j’ai découvert dans les années 80 en salle, est représentatif de ce qu’était le cinéma tchécoslovaque de l’époque. J’aime beaucoup ce cinéma qu’on disait surréaliste, même si je trouve que c’est un terme un peu général. En tout cas, je le trouve très très inventif formellement, il est très créatif que ce soit sur le montage, sur le cadrage. Mais également sur la façon de raconter une histoire par des détails, sur l’ambivalence des choses, à la fois sur le côté attirant et effrayant. Il fait parti de tout un groupe de films tchèques qui me plaît énormément, et je trouve que celui-ci est vraiment brillant. Vu que je trouve qu’il n’est pas assez connu par rapport à ce qu’il est. Pour Lettre d’un homme mort, là aussi ça fait parti d’un type de cinéma qui à eut une très grosse influence sur moi. Bien évidement il y a eu les films de Andreï Tarkovski et Alexei Guerman, dont le dernier film, Il est difficile d’être un dieu, me fait incroyablement penser à Lettre d’un homme mort. Même si celui-ci n’est, pour moi, pas vraiment un film de science-fiction, c’est plus un film sur le chaos, les mondes parallèles, avec quelque chose de très organique et physique. Pour revenir sur Lettre d’un homme mort, il y a des fulgurances visuelles, une force plastique qui est incroyable.

L’incinérateur de cadavres, de Juraj Hers

Quels étaient les autres films, que tu aurais souhaité montrer dans cette carte blanche ?

J’avais pensé à d’autres films tchèques comme Valerie a týden divu de Jaromil Jires. Dans un autre registre, j’avais pensé à Mais ne nous délivrez pas du mal ou Marie-Poupée de Joël Seria. Peut-être que ce dernier sera pour une autre année ! (rires)

Les trois films que tu as réalisés dont La bouche de Jean-Pierre, ont tous en commune le thème de l’enfance, avec un sous-texte symbolique. Est-ce un thème que tu souhaites encore creuser sur des futurs projets ?

Parfois, je me dit qu’il faudrait que je fasse autre chose que des histoire avec des enfants. Mais, ça me rattrape parfois (rire), car je pense qu’il y a encore beaucoup de chose à creuser. Dans La bouche de Jean-Pierre, c’était quelques choses sur la peur et l’angoisse. Dans Innocence, c’est plutôt sur l’inquiétude et l’attente. J’aime beaucoup au cinéma les films qui représentent l’enfance, pas forcément dans la souffrance, mais surtout sur la manière de créer des univers à travers le regard d’un enfant. Par exemple, dans L’esprit de la ruche, certes c’est une petite fille qui est malheureuse, mais qui fait des liens inattendus et poétiques.

Pourquoi tu ressent le besoin d’isoler ces personnages enfantins dans tes films dans des endroits coupés du monde ?

C’est peut-être mon expérience de l’enfance. En tant qu’enfant, on est souvent dans des lieux restreints, il y a seulement un périmètre où l’on est obligé d’aller, parfois on dépasse celui-ci qui nous est imposés. C’est comme si on était dans un monde protégé et que celle-ci devenait à un moment oppressant. Dans La bouche de Jean-Pierre, c’est une forme d’enfermement lié à la famille et à la société autour de soi. A vrai dire, je n’ai pas cherché à analyser mes propres angoisses par rapport à ça. Je pense que c’est en rapport au fait que quand on est enfant, on n’est pas encore indépendant. On est confiné dans des lieux qui sont régis par des adultes , dans lequel on nous donne des lois et des ordres. Ce sont comme des lieux de protection, mais qui sont pour nous comme des murs.

Innocence, de Lucile Hadzihalilovic

Et du coup, est-ce que ton cinéma reflète quelque chose de ton propre rapport à l’enfance ?

Oui totalement. Je pense que ce sont clairement des histoires autobiographiques. Même si pour Évolution, ça se passe dans un monde imaginaire, mais le petit garçon du film, c’est moi. Pour Innocence, c’était d’après une nouvelle de Frank Wedekind, quand je l’ai lu je me suis dit que c’était pour moi. J’aurais pas inventé, cette structure ou cette école, c’était parfaitement en écho avec mon ressenti. Évolution est plus consciemment autobiographique, dans le sens ou au départ c’est plus l’histoire de ce petit garçon et de sa mère qui l’emmène à l’hôpital et de ce qu’on lui fait là bas. Après, il y a des couches qui se sont créées autour, l’océan, les étoiles de mer, les femmes-sirènes, etc… Du coup tout se transforme en une sorte de communauté plutôt que d’être uniquement une histoire entre la mère et son fils.

On retrouve le symbolisme dans tous tes films, est-ce important pour toi de passer par ce biais-là pour raconter une histoire et évoquer des sensations chez les spectateurs ?

Oui, même si ce n’est pas en réalité le symbole d’une chose précise. On me pose souvent la question par rapport à l’étoile de mer, dans Évolution. Je réponds à chaque fois que ça ne représente rien de précis. Mais quelqu’un m’a rappelé, alors que je m’en était pas rendu compte, que j’avais utilisé une étoile sur le cercueil d’Innocence. Pourquoi l’étoile m’attire, je pense que c’est un motif ancré dans l’inconscient collectif et qui peut avoir plusieurs sens. C’est des choses inconscientes qui sont à la fois abstraites et très concret. Je ne sais pas pourquoi ça me parait plus simple et plus riche à la fois de m’en servir, c’est instinctif en fait. Je m’en rend compte, quand je fais le film où quand les spectateurs me le disent.

Toujours en rapport avec le symbolisme, l’eau est omniprésente que ce soit dans Évolution ou Innocence…

Physiquement l’eau est quelque chose de vivant et du coup c’est très cinématographique. C’est à la fois abstrait et concret et cela peut avoir de nombreuses formes. Ce n’est pas un symbole de la vie, mais vue que ça bouge et que ça se métamorphose, c’est une énergie pure parfois, un peu comme le feu même si je ne l’ai jamais utilisé. C’est un élément protecteur qui peut également être agressif, ce qui la rend intéressante.

Comment as-tu découvert la nouvelle de Frank Wedekind qui a donné naissance à Innocence ?

Je connaissais Frank Wedekind que de nom. Quelqu’un m’a donné cette nouvelle, en me disant que c’était fait pour moi, ce qui était vrai. Comme l’auteur était mort depuis longtemps, j’ai pu prendre des libertés avec la nouvelle pour me l’approprier.

Évolution, de Lucile Hadzihalilovic

Est-ce qu’un conte ou un mythe en particulier t’as inspiré pour Évolution ?

Je ne me suis pas dit consciemment que c’était inspiré de quelque chose. Je suis plus parti d’un souvenir ou d’une situation, notamment l’expérience d’avoir été à l’hôpital pour une opération l’appendicite quant j’avais dix ans m’a beaucoup marqué. L’embryon d’Évolution vient de là. Au delà de ça, quand j’étais adolescente, je lisais beaucoup de la littérature de science-fiction et fantastique comme Philip K. Dick et H.P. Lovecraft. Je pense notamment au Père truqué de Philip K. Dick, où un enfant dit que son père n’est plus son père parce qu’un extraterrestre aurait pris sa place. Je pense d’ailleurs que ça à du inspiré l’histoire de Body Snatchers. Pour Lovecraft, ça m’a beaucoup marqué, mais ne me suis pas dit que j’allais pensé à lui quand j’ai écrit le film. Il n’y a pas d’idée de grands anciens, il y a néanmoins quelques choses sur la naissance sur le trouble malsain, notamment avec Le Cauchemar d’Innsmouth. J’ai recraché Lovecraft à ma façon (rires).

Étant moi même fan de Lovecraft, est-ce qu’une idée d’adaptation pourrait voir le jour avec toi aux commandes ?

Je n’aurais pas pensé à le faire, car je trouve ça très compliqué à mettre en œuvre. C’est à la fois très physique sur son rapport à la matière et très organique. J’ai essayé à ma manière, d’en mettre dans mon film. Il y a également quelque chose de très cosmique dans ses œuvres qui sont très difficile à mettre en scène entre le montré et le suggéré. De moi même, je n’irais pas a chercher par là pour en faire une adaptation, sauf si le livre viens à moi comme pour la nouvelle de Frank Wedekind.

Entre les deux films, il s’est donc écoulé dix années. Hormis ton court-métrage Nectar, est-ce que tu n’as travaillé que sur Évolution durant cette période ?

Il y a eu un autre projet de long-métrage, mais on manquait d’argent et le producteur n’a pas voulu se lancer. Peut-être que ça se fera plus tard. Mais pour Évolution, c’est également un problème de financement, car on est passé au travers d’un circuit de film d’auteur, avec les commissions qui reviennent tous les six mois. Le problème de ce système là c’est qu’il faut un consensus, certains comprenaient le film et d’autres pas du tout. Le producteur à suggérer de réécrire le scénario afin de retenter ces commissions. Au fur et à mesure que le temps passait, ça c’est enlisé. J’ai donc cherché un autre producteur, et j’me suis tourné vers Sylvie Pialat. Elle m’a dit qu’il fallait coupé le scénario car elle ne trouverait jamais le budget pour le faire. Du coup ça m’a donné des ailes et j’ai coupé un tiers du scénario. Ça n’a pas été le scénario le plus rapidement écrit. On a essayé de réécrire le scénario afin de se faire mieux comprendre. Tu peux faire autant de note d’intention que possible, mais sur un scénario comme celui-ci on ne peut trop en dire, sous risque de tuer le truc. A la fin du processus, le scénario est devenu super elliptique, mais je ne le regrette pas. L’autre version aurait été plus dans la science-fiction, avec le développement qui donnait des informations sur ces femmes ou même l’hôpital. L’essentiel est là, à savoir l’enfant et son ressenti.

Tes films ont aussi une forte dimension picturale dans la compositions des cadres. As-tu eu des références comme des tableaux ?

Quand je prépare un film, je recherche des références visuelles, que ce soit dans les films ou dans la peinture. Vu que je ne connaissais pas encore les Canaries pour Évolution quand j’ai écrit le scénario, je me suis inspiré des œuvres de Giorgio De Chirico, notamment pour ses villes et ses décors à l’architecture inquiétante et le travail des ombres longues. Les îles des Canaries avaient un décor équivalent. Mais il a également tous ces peintres surréalistes qui ont peint les bords de mer, comme Dali, Tanguy ou Max Ernst. Ça m’a beaucoup inspiré sur les décors oui.

Évolution a été bien reçu par la presse, est-ce que tu as quand même constaté des critiques très houleuses, voir des sur-interprétations comme tu as pu connaître avec Innocence ?

J’ai pas eu de surprise ou plutôt un choc, comme pour Innocence. Probablement parce que le corps des petits garçons et moins tabou que celui des petites-filles. Après certes, il y a des gens qui rejettent le film ou qui s’ennuient. Ce que je peux comprendre. Je pense que pour Innocence, au delà des interprétations dévoyées, les personnes étaient perplexes et ne savaient pas trop comment en parler. A l’époque d’Innocence, les projos presses étaient tardives et ils n’avaient pas forcément le beaucoup de temps pour l’écrire, donc il devait sûrement le faire juste après la séance. Alors que c’est un film qui à besoin d’être digéré pour pouvoir en parler correctement. Pour Évolution, j’ai été plus surprise car les gens le comprenaient vraiment bien, pas tous certes. J’ai le souvenir d’un projection à Toronto, où on a eu une très belle presse qui en parlait super bien. Peut-être que cela vient du fait qu’il s’agit d’un film de genre. Même si cela n’a pas aidé à le financer, cela à peut-être aider à le normaliser auprès du public et le rendre plus accessible.


Interview réalisé à Lyon le 28 mars 2016. Nous remercions toute l’équipe du festival Hallucinations Collectives et leur association ZoneBis,  le cinéma Comoedia, ainsi que les journalistes Guillaume Gas du site Courte Focale et Guillaume Banniard du magazine L’Infini Détail dont certaines questions ont été reprises.

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